24 mars 2017

Des forêts et des âmes - Elena PIACENTINI

Editions Pocket
Parution : 9 février 2017
416 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :

À la PJ de Lille, la consternation s’est emparée de la section homicide. La discrète et cyber talentueuse Aglaé (Fée pour les intimes) lutte entre la vie et la mort, victime d’un chauffard en fuite. Accident ? Le commandant Leoni et son équipe doutent… car le passé de la jeune flic leur révèle plus d’une zone d’ombre. Pourquoi ce soudain intérêt pour une sombre clinique nichée dans la forêt vosgienne, dont trois jeunes pensionnaires se sont récemment échappés ? Sous les noires frondaisons, Leoni saura-t-il reconnaître le murmure des âmes perdues ?

Elena Piacentini est corse et vit à Lille, comme le héros de ses livres, Leoni, commandant de police en charge de la section homicide de la PJ.
Des forêts et des âmes a été finaliste des sélections du prix des lecteurs Quais du polar/20 minutes et du grand prix de littérature policière en 2014.


Ce que j'en ai pensé :

Sixième enquête de Pierre-Arsène Leoni, le flic corse en poste à Lille. 

Vous n'avez pas lu les épisodes précédents ? Moi non plus ! 
N'empêche que ça ne gêne pas et que ce polar est très bon ! 

La faute  aux personnages parfaitement dessinés, convaincants, intelligents. Des portraits fins, attachants, de Feng-Aglaë-"Fée" la pro de l'informatique à Mémé Angèle et son bon sens, de Leoni le flic blessé par la vie à Noémie la gendarmette en équilibre...
Il y a les hommes, les bons et les mauvais, ceux qui dansent sur le fil.
Et il y a la forêt vosgienne, un personnage à elle-seule, comme ce lac autour duquel les morts s'alignent. Une forêt dont les arbres parlent, imposent leurs silhouettes, cachent des secrets.

Il y a un hôpital psy (ou plutôt un lieu de reconstruction pour ados désespérés et dépressifs), un village fermé sur lui-même, et surtout une industrie pharmaceutique et beaucoup d'argent en jeu. L'intrigue, précise, joue la carte d'un fait de société et prend souvent des accents de vérité.

Un polar travaillé, très bon dans sa narration, des personnages forts et vivants, bref..un bon moment de lecture et l'envie de découvrir les autres écrits de l'auteur. 

23 mars 2017

Une activité respectable - Julia KERNINON

 
Editions du Rouergue - Collection La Brune
Parution : 4 janvier 2017
64 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Dans ce court récit, Julia Kerninon, pas encore trente ans, façonne sa propre légende. Née de parents fous de lecture et de l’Amérique, elle tapait à la machine à écrire à cinq ans et a toujours voulu être écrivain. Dans une langue vive et imagée, un salut revigorant à la littérature comme « activité respectable ». A dévorer !


Née à Nantes en 1987, Julia Kerninon est l'auteur d'une thèse en littérature anglaise et de plusieurs romans : "Adieu la chair" (2007) et " Stiletto" (2009) sous le pseudonyme de Julia Kino, et "Buvard" (2014), ainsi que "Le dernier amour d'Attila Kiss"(2016) sous son nom véritable.

Ce que j'en ai pensé :

Comment devient-on écrivain ? Suffit-il d'avoir grandi dans l'amour des livres, d'avoir consacré l'intégraité de ses loisirs à la lecture, d'avoir passé des heures à taper sur une machine à écrire ?

Oui. Et non !
 
«Je pensais que pour être écrivain, je devais m'exercer comme un athlète, comme une danseuse, jusqu'à ne plus avoir mal, jusqu'à ne plus me poser de questions, et je cherchais à posséder cette compétence. »

Dans ce (trop) court récit autobiographique, c'est toute la passion de Julia Kerninon qui prend ses aises, raconte ses parents bibliophiles (ah ! la visite des deux "léopards" chez Shakespeare & Cie !!), son addiction au livre, les heures passées dans la solitude d'un studio de Budapest, les heures à lire et les heures à écrire, l'un comme l'autre, indissociables.

Mais Julia Kerninon évoque aussi son envie de légitimité dans le "métier" d'écrivain, comparant alors son travail à celui, plus "manuel" de certains membres de sa famille : les heures passées à être serveuse comme jalons et surtout comme donnant le droit à être ensuite attablée devant sa machine à écrire.

La narration est parfaite, toutes en nuances, et on regrette, évidemment, que ce petit livre se ferme si vite tant on sent que Julia aurait encore beaucoup à dire sur le sujet !
 
« (…) j'arpente la littérature comme un champ dans lequel mes pas laissent l'herbe ployée un instant derrière moi, juste le temps de voir le chemin parcouru, et l'immensité encore inconnue. »


A lire aussi, les avis de Theflyingelectra et d'Eva :o)

22 mars 2017

Rester groupés - Sophie HÉNAFF

Editions du Livre de Poche
Parution : 22 mars 2017
320 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Ça bouge au 36 Quai des Orfèvres. De nouvelles recrues rejoignent les rangs de la brigade maudite du commissaire Anne Capestan, dont Saint-Lô, sorti de l'hôpital psychiatrique dans la peau de D'Artagnan, et Ratafia, rat policier.
Sale affaire pour l'équipe de bras cassés : trois assassinats éparpillés sur le territoire. Un point commun : le tueur a prévenu ses victimes. Cerise sur le gâteau : l'ex-beau-père de Capestan est l'une d'elles.
Dialogues hilarants, suspense et dérision... après le succès de Poulets grillés (Prix Polar en série, Prix des lecteurs du Livre de Poche), Sophie Hénaff récidive !


Ce que j'en ai pensé :

La brigade de bras cassés du commissariat des Innocents est de retour ! Deuxième opus après Poulets Grillés,  dans lequel on retrouve les flics éloignés du 36 à cause de leurs errements passés (problèmes d'addiction au jeu, à l'alcool, cerveaux un peu déglingués par la boxe) auquel s'adjoint Saint-Lô, alias D'Artagnan, flic persuadé d'avoir appartenu aux mousquetaires du roi et une drôle de recrue, Ratafia, le rat de Merlot qu'il compte dresser à la manière d'un chien policier...

Si l'enquête semble un peu moins travaillée que dans Poulets grillés, elle reste pleine de peps et de bonne humeur avec des dialogues ciselés au scalpel, hilarants (on pourrait faire le parallèle avec ce bon vieux San Antonio sans les références sexuelles).

Rien de sombre dans ce roman policier, pourtant le perpétuel décalage, l'humour sont les bienvenus pour varier un peu le genre. Les personnages sont savoureux mais travaillés et certains d'entre eux prennent encore un peu plus de consistance.
 
A noter, après l'inénarrable course-poursuite en moto-crottes de Poulets grillés, on savoure la chevauchée fantastique de Saint-Lô à dos de poney et sa magistrale "botte de Nevers" à coup de béquilles ! Epique !

Un chouette rompol, une bouffée de bonne humeur et l'envie de lire très vite une troisième aventure de ces flics du placard !

21 mars 2017

14 - Jean ECHENOZ

Editions de Minuit
Parution : 4 octobre 2012
128 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Cinq hommes sont partis à la guerre, une femme attend le retour de deux d’entre eux. Reste à savoir s’ils vont revenir. Quand. Et dans quel état.

Ce que j'en ai pensé :

Je m'étais régalée en lisant Envoyée spéciale alors que je le lisais dans le cadre du Prix des Lecteurs BFM/L'Express, je découvrais alors la prose particulière de Jean Echenoz et je m'étais promis de lire certains de ses autres romans.

14 faisait partie de ces œuvres qui m'intriguent : très courtes alors qu'elles traitent d'un sujet difficile.

J'ai retrouvé avec le même plaisir l'humour très décalé de l'auteur, sa façon de glisser des remarques mordantes, le rythme singulier de sa narration.
J'ai aimé également les personnages : fleur au fusil lors de la mobilisation générale d'août 1914, on les retrouve cabossés si toutefois ils s'en sortent vivants…

"(…) on ne quitte pas cette guerre comme ça. La situation est simple, on est coincés : les ennemis devant vous, les rats et les poux avec vous et, derrière vous, les gendarmes." 
 
J'ai aimé cette lecture dont chaque phrase se savoure, chaque fois lourde en évocations et je salue la prouesse de l'auteur d'avoir réussi un roman touchant sur un sujet si lourd.

20 mars 2017

La plume - Virginie ROELS

Editions Stock (Collection La Bleue)
Parution : 15 mars 2017
320 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

« Le président était à moins d’un mètre quand il se mit à dévisager le public. Il s’arrêta net sur un jeune homme assis au deuxième rang. Ce dernier le fixa d’un sourire de Joconde. Le président baissa les yeux, puis se tourna vers son ministre de l’Intérieur. La suite, nous la connaissons tous, les images ont fait le tour du monde : à vingt-deux heures trente, devant cinquante millions de téléspectateurs, le président de la République française a littéralement perdu les pédales.
Quelques secondes qui brisèrent sa carrière ; jamais humiliation ne fut si foudroyante. Dès cet instant, nous fûmes des centaines de journalistes cherchant à savoir ce qui s’était passé. La chance voulut que je sois la seule à avoir identifié l’objet de son effroi : le jeune au sourire de Joconde. »
Une fable contemporaine sur la classe politique, où tout est fiction, mais presque tout est vrai… Un roman inventif, brillant et audacieux.
 

Auparavant journaliste d’investigation pour la télévision et la presse écrite, Virginie Roels est directrice de la publication du magazine Causette. La Plume est son premier roman.
Ce que j'en ai pensé :
Quelle joie de découvrir un nouveau talent ! 
Un premier roman dont la narration parfaite, le rythme trépidant, et le sujet habilement manié montrent que l'auteur a déjà tout d'une grande ! Une belle "plume", justement, qui tient en haleine tout au long de ses 320 pages énergiques, un brin ironiques et qui dévoilent les coulisses du pouvoir.

La politique ? Un monde à part dont le "vulgus pecus" est en droit d'être vaguement dégoûté, un univers de manipulations et de pièges tendus d'un côté à l'autre de l'échiquier...
Manigances, vices variés (ah ! le fric et les femmes !), faux combats et déclarations sur l'honneur qu'on devine truquées quand il s'agit de faire valoir ses intérêts, garder le pouvoir ou remplacer celui qui croit le détenir. Une plongée étourdissante dans un monde de marionnettes où ceux qui tirent les ficelles ne sont pas ceux qu'on imagine et l'envie, après cette lecture, de faire rimer les mots fantasme-fantôme-fantoche !

Quant aux personnages qui défilent dans ce grand carnaval politique, quelle réussite ! Du président Debanel un peu fade à Julien Le Dantec (dont je n'ai finalement pas réussi à savoir s'il était ou non acquis à la cause djihadiste), en passant par l'extraordinaire Tarrand (chef de la DGSI devenu Ministre de l'Intérieur) ou par le personnage fort réussi de la journaliste, tous ont une vraie épaisseur.

Un très bon moment de lecture !

Merci à Valentine et aux Editions Stock pour cette découverte d'un auteur que je vais suivre avec attention !

17 mars 2017

La fiancée des corbeaux - René FREGNI

Editions Folio
Parution : 27 septembre 2012
192 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :


« Je n'ai jamais vu autant de corbeaux qu'autour d'Isabelle. Dès l'aube ils noircissent les trois grands chênes qui dominent sa maison. Ils restent là des jours à observer ses gestes, ses pas, la douceur de sa vie. Je suis comme eux, je les comprends ». René Frégni marche chaque jour sur des chemins où ses filles ont couru, grandi, avant de partir vivre leur vie. Seul désormais, il sillonne inlassablement une Provence brûlée par l'été et le gel. Dans un décor âpre et sauvage, il croise d'étranges silhouettes ; un vieil homme sans mémoire regarde comme des fantômes les arbres qu'il a plantés, un truand qui a passé vingt-sept ans dans l'ombre des prisons lui raconte les lambeaux solitaires et violents de sa vie, une femme d'une mystérieuse douceur traverse des champs de neige suivie, de loin en loin, par un nuage de corbeaux. Comme une suite à Elle danse dans le noir , ce journal est un chant d'amour qui monte des vastes déserts de pierre et de lavande que l'on découvre dès que l'on quitte Banon, Manosque ou Moustiers-Sainte-Marie, un chant mélancolique et lumineux ; un voyage parfois cruel vers la tendresse et la beauté. 


 Manosque dans l'aube violette

Ce que j'en ai pensé :

Comme une sorte de journal intime, comme une ode à la Provence, à l'amour, à la cruauté des hommes et des hivers.
  
« Nous écrivons tous un jour ou l'autre dans un cahier pour réveiller la partie de nous-mêmes qui ne s'exprime pas dans la vie, »

On retrouve René FREGNI à Manosque et autour, attentif aux signes de la nature, à ses beautés, aux émerveillements du quotidien : les amandiers en fleurs, un bol de café, un feu de sarments au milieu des vignes...C'est doux et délicat, presque plus féminin que masculin. Ce sont un peu les mots de Giono mais avec un fond un peu plus âpre, plus proche de la réalité des hommes.
Parce qu'il y a aussi Alzheimer qui a enlevé Lili, le vieux monsieur, parce qu'il y a aussi des hommes en prison qui écrivent, un calibre.38 dont les balles se plantent dans un vieux chêne, parce qu'il y a les corbeaux en plus des mésanges ou des pigeons que nourrit la vieille dame de l'immeuble, et ce trio étrange qu'observe le narrateur par ses fenêtres, une jeune fille qui grandit plus loin et les librairies qui ferment...
  
« Le printemps est une cathédrale de feuillage et de désir qui surgit dans les ruines de l'hiver. »

Des miscellanées poétiques  ponctuent ce journal.
  
« (…) j'écris comme je marche, au petit bonheur des chemins que trace mon stylo.(...) »
« Je ne suis ni pire ni meilleur que les autres, j’écris pour être aimé, pour comprendre ce chaos, notre folie, pour retenir ceux qui s’en vont. »

Il faut se laisser bercer par les mots, prendre le temps et la lumière, oublier la fureur du monde tapie dans les ombres, et errer sur les chemins de Provence.

Parfait !

16 mars 2017

Belle d'amour - Franz-Olivier GIESBERT

 
Editions Gallimard - Collection La Blanche
Parution : 2 mars 2017
484 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :


Experte en amour, pâtisseries et chansons de troubadour, Tiphanie dite Belle d’amour a été l’une des suivantes de Saint Louis et a participé, en première ligne, aux deux dernières croisades en Orient. Mais sa vie, qui aurait pu être un conte de fées, tourne souvent au cauchemar.
Jetée très jeune sur les chemins du royaume après la condamnation à mort de ses parents, elle est réduite en esclavage à Paris d’où elle s’échappe pour répondre à l’appel des croisés, s’embarquer vers la Terre sainte et entamer un voyage d'initiation. Grâce à ses talents de guérisseuse, elle gagnera la confiance du roi avant d’apprendre auprès de lui l’Islam, la guerre et beaucoup d’autres choses.
Épopée truculente et pleine de rebondissements, Belle d’amour raconte un destin de femme mais aussi le Moyen Âge au temps des croisades. Une époque qui rappelle beaucoup la nôtre : politique et religion s’y entremêlent pendant que l’Orient et l’Occident se font la guerre au nom de Dieu. 


Ce que j'en ai pensé :

Quelquefois, j'ai des envies de roman historique. Quelquefois, attirée par une quatrième de couverture alléchante, je devrais me méfier et passer mon chemin !
Je n'avais jamais rien lu de Franz-Olivier Giesbert et je n'en lirai sans doute plus jamais rien...

Immense déception que ce roman qui n'en a que le nom, où s'entremêlent l'histoire de Tiphanie (quel choix étrange que ce prénom presque trop moderne pour une héroïne médiévale !), jeune orpheline malmenée par la vie et embarquée pour la croisade, et les pensées et avis de l'auteur sur l'islam (que viennent faire ici Chateaubriand ou les historiens allemands pour nous expliquer ce que fût ce XIIIème siècle ?), et, curieusement, une ébauche d'intrigue policière...

La narration en devient bancale, interrompue sans cesse par des digressions inutiles évoquant les services rendus par Samir la souris, geek vaguement salafiste, ou encore l'amour de FOG pour une bénévole syrienne...

D'autant que le style m'a gênée : les expressions d'époque, et leur traduction en bas de page qui alourdissent la lecture,  explosent en redondances pénibles : quatre ou cinq vocables synonymes pour exprimer l'acte sexuel dans la même phrase, c'est un peu comme faire du zèle pour montrer qu'on a fait toutes les recherches nécessaires sur le sujet. 
La truculence vantée par l'éditeur n'offre rien de si joyeux ni de si pittoresque...Ainsi, si les personnages sont originaux, ils n'ont cependant que peu de profondeur et finissent par ressembler à des images sans couleurs.

On est bien loin avec ce "roman" de la poésie de Carole Martinez ou de la parfaite maîtrise du sujet de Robert Merle. D'autant qu'avec ce titre, on s'attend plus volontiers à de l'amour courtois qu'à des viols répétés et qu'on aurait sans doute apprécié d'oublier la bestialité de ce Moyen-Âge cruel et religieux. 

Bref, ça manque de consistance, c'est souvent maladroit dans l'écriture, et ça a drôlement gâché mon plaisir !

15 mars 2017

Le quatrième mur - Sorj CHALANDON

Editions Grasset
Parution : 21 août 2013
336 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

« L'idée de Sam était belle et folle : monter l'Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé.
Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m'a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l'a fait promettre, à moi, petit théâtreux de patronage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m'offre brutalement la sienne... »

Né en 1952 en Tunisie, Sorj Chalandon est un journaliste et écrivain français. Après avoir été grand reporter puis rédacteur en chef adjoint au quotidien Libération de 1974 à février 2007, il est devenu un auteur reconnu grâce notamment à Une promesse en 2006 (Prix Médicis), Mon traître en 2008 et, en 2011, Retour à Killybegs couronné par le Grand Prix du roman de l'Académie Française. Le prix Goncourt des lycéens lui est attribué en 2013 pour Le quatrième mur.

Ce que j'en ai pensé :

"C'était vertigineux. J'avais une nouvelle terre et j'avais une nouvelle famille. Jour après jour, des hommes m’offraient un fragment du pays. "

Il n'est pas au bout de ses surprises, Georges, l'ancien étudiant révolutionnaire, quand il accepte par amour pour son ami mourant, Sam le juif grec, de se rendre à Beyrouth pour prendre le relais d'un projet bien particulier : faire jouer Antigone par une troupe mêlant druzes, chiites, sunnites, chrétiens maronites... Tous ensemble pour offrir un répit à la guerre qui secoue le Liban.
 
Il faut convaincre, parfois juste par un silence, parfois à la faveur d'un "incident" presque diplomatique, afin que chacun, dans ses convictions politiques ou religieuses, trouve sa place.
Avec les balles qui sifflent aux oreilles et les susceptibilités à ménager. 
 
"C'est le Liban qui tire sur le Liban."

Il faut composer avec la peur de mourir, avec le désarroi, avec l'incompréhension (les uns contre les autres), avec la barrière de la langue et de la foi. 
Et Sam qui meurt doucement sur son lit d'hôpital.

"Des avions se jetaient sur la ville. Ils bombardaient la capitale du Liban. C'était incroyable, dégueulasse et immense. J'étais en guerre. Cette fois, vraiment. J'avais fermé les yeux. Je tremblais. Ni la peur, ni la surprise, ni la rage, ni la haine de rien. Juste le choc terrible, répété, le fracas immense, la violence brute, pure, l'acier en tous sens, le feu, la fumée, les sirènes réveillées les unes après les autres, les klaxons de voitures folles, les hurlements de la rue, les explosions, encore,encore, encore."

L'immeuble Barakat, "la maison jaune", à Beyrouth

Comment trouver les mots justes pour dire à quel point ce roman est fort ? Du genre qui prend aux tripes et qui ne s'oublie pas ! Du genre qui montre comment les guerres bouleversent les hommes (et pour Georges, c'est radical !), obligent à prendre parti, obligent à plonger au cœur de la tourmente...

Il est difficile pour moi d'émettre une "critique"..Que pourrais-je critiquer ? La folie du monde et la déraison des combattants, la folie d'artistes prêts à presque tout pour monter Antigone au milieu de l'horreur, comme un parallèle absurde entre la tragédie de théâtre et celle du monde ? Dire que tout paraît dérisoire autour ?

J'avais ce roman depuis sa parution dans ma PAL, il faisait partie de ceux que je voulais absolument lire quand j'en avais découvert un extrait. Et je l'ai laissé tomber, oublié sur une étagère de ma bibliothèque. Il lui fallait sans doute "le bon moment", celui qui permet la rencontre qui marque au cœur.


"Et voilà. Sans la petite Antigone, c’est vrai, ils auraient tous été bien tranquilles. Mais maintenant, c’est fini. Ils sont tout de même tranquilles. Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose, et puis ceux qui croyaient le contraire même ceux qui ne croyaient rien et qui se sont trouvés pris dans l’histoire sans y rien comprendre. Morts pareils, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. Et ceux qui vivent encore vont commencer tout doucement à les oublier et à confondre leurs noms. C’est fini."
Jean Anouilh, Antigone (1942) 

en version poche

14 mars 2017

Acquanera - Valentine D'URBANO

Editions Points
Parution : 2 février 2017
Titre original : Acquanera
Traduction : Nathalie Bauer
408 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Lorsqu’on découvre dans son village natal un squelette qui pourrait être celui de sa meilleure amie, Fortuna décide de revenir après dix ans d’absence. Elle retrouve le lac sombre, la maison de sa chère grand-mère, Elsa, et l’hostilité de sa mère, Onda. À la recherche de la vérité, elle explore son histoire familiale, celle de quatre générations de femmes marquées par d’étranges dons de voyance…

Valentina D'Urbano, née le 28 juin 1985 à Rome en Italie, est une illustratrice et écrivaine italienne. Son premier roman, Le bruit de tes pas a été publié en 2012.


Ce que j'en ai pensé :

De mère en fille, on se donne le don, celui de soigner les vivants et de converser avec les morts. Un don plus ou moins accepté, plus ou moins accentué, un don qui dérange les villageois du bord de ce lac aux eaux froides et noires, ou qui les arrange.
Sorcières, jeteuses de sort, tour à tour respectées ou craintes, les quatre femmes de ce roman s'accommodent des ragots et des regards en coin.
Fortuna, la dernière de la lignée, vit avec sa grand-mère Elsa, elle ne ressent rien, ne perçoit pas la présence des morts, mais elle vit pourtant en solitaire, rejetée par les autres enfants jusqu'à l'arrivée de Luce, la fille du croque-mort.

Voila un roman bien étrange, aux allures de conte gothique ou fantastique. 

L'auteur déroule une histoire aux frontières du surnaturel et la narration restitue parfaitement l'atmosphère étrange du lieu. Le lac aux abords du village contribue avec ses eaux noires ("acquanera") et gelées, à dessiner une ambiance glauque et cruelle, comme s'il avait sa propre vie...Il est finalement un personnage au même titre que les villageois de ce coin perdu d'Italie.

Des personnages essentiellement féminins, tous attachants, malgré leur étrangeté et la sensation que leur destin est écrit d'avance. 
Luce, l'amie de Fortuna, qui abandonne ses études pour devenir thanatopracteur laisse une drôle d'impression : ayant survécu au typhus, elle ressemble à un fantôme, teint pâle, maigreur et cheveux noirs.
On croise donc des fantômes "réels" (les esprits avec qui conversent les protagonistes) et des  "faux-fantômes" (les hommes, quasi absents de cette histoire, à l'image du supposé père de Fortuna ou ces habitants cachés derrière leurs volets) dans ce village qui parait peuplé d'ombres...

Si le contexte joue des codes du fantastique et le thème de la mort, le roman exprime d'autres thématiques : l'amour maternel et filial, l'amitié, la marginalisation...dans un style fluide et souvent poétique.

Un roman envoûtant !

13 mars 2017

Je tue les enfants français dans les jardins - Marie NEUSER

Editions Pocket
Parution : 11 septembre 2014
160 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Lisa, jeune professeur d’italien, se rend chaque jour au collège comme on va à la guerre, avec, en guise d’armée ennemie, les élèves. Au fond de la classe, les garçons se disputent le rôle de commandant en chef en rivalisant d’insultes et de menaces. Du côté des filles, ce n’est guère plus apaisé : comment faire comprendre à une gamine de douze ans qu’elle ne doit pas se prostituer, même pour se payer des vêtements de marque?
Seule solution pour survivre sur ce champ de bataille où règne la loi du plus fort, se forger une carapace, en attendant son heure… l’heure de la contre-attaque.

Ce que j'en ai pensé :

Un collège difficile, des gamins borderline (insolents, irrespectueux, violents, paresseux, déconnectés de la réalité - complétez avec tous les clichés disponibles sur les mômes de banlieue ! à l'infini !!), une prof qui part bosser chaque matin avec la peur au ventre mais qui décide de tenir le coup dans l'attente d'une mutation et surtout parce qu'elle a encore une haute opinion du métier d'enseignant.

Sauf que ça dérape chaque jour un peu plus avec cette classe, que ça déborde et qu'on sent le dégoût et la rancœur monter, l'envie de meurtre éclore, à mesure  que les semaines passent. 

"(…) il est incroyable de voir à quel point les schémas mafieux sont bien implantés dans les rapports que ces gamins ont entre eux : la servilité à celui qui gueule le plus fort est visiblement le modèle de prédilection."

Au-delà d'une tension impeccable, c'est tout un microcosme qu'explore l'auteur : une société qui fout le camp dans laquelle l'administration se voile la face (surtout ne pas faire de vagues, "enterrer" les problèmes), une société où la violence psychologique et la détresse semblent les maîtres. 
Il y a tant d'accents de vérité dans ces situations qu'on ne peut qu'y voir une expérience vécue, qu'on ne peut aussi s'empêcher de trembler ! 

 
"On me parle du chômage, de la précarité, de l'immigration, de la cité.
La cité, et puis quoi encore. Nous sommes ici en plein centre-ville, à quelques centaines de mètres du Vieux-Port et de ses touristes, et les adresses de mes élèves correspondent toutes à des maisons villageoises, rénovées il y a peu par un plan de réhabilitation des quartiers historiques. (...)
La précarité ? un type comme Malik glisse ses pieds chaque matin dans des baskets qui coûtent un SMIC et Adrami a dans son sac un téléphone de ministre. Quant à l'immigration, il suffit que j'entende le mot pour sortir de mes gonds. Je suis petite-fille d'immigrés. J'ai souvenir encore des copines du lycée appartenant au quart-monde rural, avec des parents nés en Italie, en Espagne, au Maroc ou en Pologne et parfois carrément analphabètes. Ça ne les dispensait pas de se comporter en personne civilisées.(...)
J'ai donc cessé de croire à tout ça, tout ce baratin sociologique à tendance marxiste qui tend à transformer les bourreaux en victimes. (...)
Je méprise au plus haut point l'angélisme de bon ton qui voudrait nous faire croire que derrière toute cette merde, sous les pelures de la connerie et de l'orgueil, dort un bon fond de bonne petite créature abusée par la Société."
 
Marie Neuser dresse un portrait réaliste et sans complaisance de l'école dans un roman très sombre et d'une remarquable qualité pour ses quelques 160 pages ! D'autant qu'elle évite avec justesse l'écueil de la "leçon", du jugement.

Bravo ! Un roman choc !

12 mars 2017

Le cercle - Bernard MINIER

Editions Pocket
Parution : 14 novembre 2013
800 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Pourquoi la mort s’acharne-t-elle sur Marsac, petite ville universitaire du Sud-Ouest ?
Une prof assassinée, un éleveur dévoré par ses propres chiens… et un mail énigmatique, peut-être signé par le plus retors des serial killers.
Confronté dans son enquête à un univers terrifiant de perversité, le commandant Servaz va faire l’apprentissage de la peur, pour lui-même comme pour les siens.

 
Bernard Minier, né en 1960, originaire de Béziers, a grandi au pied des Pyrénées. Contrôleur principal des douanes, marié et père de deux enfants, il vit aujourd’hui en région parisienne. Glacé (2011), son premier roman, a reçu le prix du meilleur roman francophone du Festival Polar de Cognac. Il a été adapté en série télévisée par Gaumont Télévision et M6 en 2016.
Après
Le Cercle (2012) et N’éteins pas la lumière (2014), son dernier ouvrage, Une putain d’histoire (2015), a également reçu le prix du meilleur roman francophone du Festival Polar de Cognac.
Ses livres, traduits en 18 langues, sont tous publiés aux Éditions XO et repris chez Pocket.

Ce que j'en ai pensé :

C'est fou comme parfois les a-priori vous font passer à côté de certains romans qui se révèlent finalement très bons ! C'est après avoir vu la série télévisée Glacé dont l'intrigue était fascinante que je me suis enfin décidée à lire les thrillers de Bernard Minier, en commençant par Le cercle où l'on retrouve le commandant Servaz dans une nouvelle enquête.

J'ai beaucoup aimé ce flic perturbé par l'évasion de Julian Hirtmann, ancien juge et surtout psychopathe, qui revient rôder autour de lui et de sa fille, étudiante en khâgne à Marsac (ville imaginaire du Sud-Ouest).
Règne une atmosphère pesante et malsaine autour des protagonistes : prof assassinée dans une mise en scène lugubre, drogue, étudiants qui complotent, hommes politiques un peu troubles, liaisons clandestines dans une ville où les ragots vont bon train, et où les manipulations deviennent un jeu macabre. D'autant que se superposent à l'enquête des chapitres relatant la séquestration d'une femme dont on ne comprend pas immédiatement de qui il s'agit...

800 pages qui défilent sur un rythme effréné, addictif et où, en plus de références musicales très noires (Malher toujours mais aussi Marylin Manson), l'auteur glisse quelques piques assassines sur les hommes politiques et leurs petits arrangements !

"Les gens votent, dit soudain la Baleine. Ils croient qu'ils décident... Ils n'ont aucun pouvoir de décision. Aucun. Parce qu'il ne font que reconduire à l'infini la même caste, élection après élection, législature après législature. Le même petit groupe de gens qui décident de tout pour eux. Nous... Et quand je dis "Nous", j'inclus nos adversaires politiques. Deux partis. Qui se partagent le pouvoir depuis 50 ans. Qui font semblant de n'être d'accord sur rien alors qu'ils le sont sur presque tout... Cela fait 50 ans que nous sommes les maîtres de ce pays et que nous vendons au bon peuple cette arnaque nommée "alternance". Les cohabitations auraient dû lui mettre la puce à l'oreille: comment 2 pouvoirs aux options radicalement opposées pourraient-ils cohabiter? Mais non: il a continué à gober l'escroquerie comme si de rien n'était. Et nous, à profiter de ses largesses."

Un thriller efficace !  

8 mars 2017

Le maître de café - Olivier BLEYS

Editions Albin Michel
Parution : 3 janvier 2013
352 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :

Massimo Pietrangeli, maître torréfacteur, miraculeusement sauvé d’un infarctus par une tasse de caffè doppio, annonce à toute sa famille son ultime caprice : entreprendre un voyage au Costa Rica, là où se trouvent les plus belles fèves de café.
Le long cortège familial s’ébranle, guidé par Massimo qui, chaque soir, regagne le cercueil dans lequel il dort… L’étrange équipage progresse lentement. Après Rome, Bologne, Bordeaux, il traverse l’Océan puis la mer des Caraïbes, pour toucher enfin au Costa Rica.

Dans ce roman qui commence sous les lambris du palais présidentiel italien et se termine sur les pentes d’un volcan en éruption, Olivier Bleys, l’auteur de Pastel et du Fantôme de la tour Eiffel, nous donne à lire un merveilleux conte philosophique dont le personnage principal n’est autre que le café.

 
Ce que j'en ai pensé :

Dans ce roman en trois parties, Olivier Bleys aborde le thème de la famille et de la mort à la manière d"un voyage initiatique : à rebours pour le père mourant qui se replonge dans son passé et souhaite retourner au Costa Rica où tout a commencé, et d'une manière plus conventionnelle pour sa famille qui, à le côtoyer dans ses dernières heures, apprend à connaître un père qui fût plutôt absent pendant leur enfance.

Une façon pour chacun d'apprivoiser l'autre et de préparer le deuil (le maître de café, non dénué d'humour, finit même par apprivoiser son cercueil en dormant dedans !).

La narration flirte avec la comédie de mœurs ou la pantalonnade à l'italienne, elle est émaillée de scènes franchement jubilatoires, mais elle est, comme toujours avec Olivier Bleys, maîtrisée au mot près, toujours plaisante.

C'est aussi l'occasion d'en apprendre un peu plus sur le café, ses variétés et sa torréfaction, les mélanges...et bien que cela puisse semble académique, c'est amené sans lourdeur, au fil des souvenirs égrainés par le patriarche. Et en tout cas, on est bien loin du café "what else" de l'ami George C. !

Un roman agréable, au final !

7 mars 2017

Cat 215 - Antonin VARENNE

Editions La Manufacture des Livres - Collection Territori
Parution : 11 mai 2016
95 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Marc, « qui répare des choses inutiles depuis toujours », accepte de quitter la métropole et sa compagne Stef, pour rejoindre en Guyane son ancien patron, Julo. Celui-ci a un projet dément : devenu orpailleur, trafiquant d'or, il doit changer le moteur d'une monstrueuse pelle Caterpillar 215 qu'il a entrepris de faire convoyer par un ancien légionnaire Jo et un mystérieux Brésilien qui l'assiste dans cet enfer vert. La machine, après avoir avalé des kilomètres, est immobilisée au milieu de la forêt, loin de la mine sauvage. Aidé d'un piroguier, Marc rejoint les deux hommes et va s'atteler à réparer la bête d'acier et de feu au milieu du paysage dans lequel l'engin s'est frayé un passage en luttant contre la jungle à la fois fragile et menaçante. Les hommes vont alors se battre, bardage contre leur propre folie, contre cette nature qui les fait souffrir et qu'ils torturent en vain au pied de la pelleteuse, plantée au milieu de la forêt, à la fois imposante et ridicule. Enorme quand ils se tiennent à côté, ridicule face à ce qui l'entoure.


Ce que j'en ai pensé :

Pas tout à fait 100 pages pour ce bouquin incroyable où Antonin Varenne nous plonge dans l'enfer vert de la Guyane.

Pas tout à fait 100 pages pour se retrouver accablé par la moiteur de la forêt vierge, abruti par les cris des animaux, inquiet de la haine qui suinte partout, de la folie qui rampe et dévore la cervelle de Jo l'ancien légionnaire, des silences d'Alfonso le brésilien taiseux.

Pas tout à fait 100 pages pour s'imaginer au cœur de cette forêt plus forte que la pelle Caterpillar au moteur cassé, plus forte que ces hommes qui la craignent (et s'en échappent à coups de bière et de rhum) ou la vénèrent.

Pas tout à fait 100 pages pour se rendre compte qu'une nouvelle fois l'auteur nous bouscule avec une narration économe, directe, incroyablement évocatrice, dont le tempo s'accélère jusqu'à la chute.

Pas tout à fait 100 pages pour s'apercevoir qu'on aurait bien aimé en lire 100 ou 200 de plus pour rester un peu entre ces lignes !