3 novembre 2019

Les roses de la nuit - Arnaldur INDRIDASON

Editions Métailié
Parution : 3 octobre 2019
Titre original : Dauđarósir
Traduction : Eric Boury
290 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :

La vengeance des victimes.

Elle est condamnée, il l’aime, elle l’entraîne dans sa vengeance mortelle.

A la sortie d’un bal, un couple pressé se réfugie dans le vieux cimetière, mais au cours de leurs ébats la jeune femme voit un cadavre sur une tombe et aperçoit une silhouette qui s’éloigne. Elle appelle la police tandis que son compagnon, lui, file en vitesse. Le commissaire Erlendur et son adjoint Sigurdur Oli arrivent sur les lieux pour découvrir la très jeune morte abandonnée sur la tombe fleurie d’un grand homme politique originaire des fjords de l’Ouest.

La victime a 16 ans, personne ne la connaît, elle se droguait. Erlendur questionne sa fille Eva Lind, qui connaît bien les milieux de la drogue pour en dépendre. Elle lui fournit des informations précieuses et gênantes à entendre pour un père. Il s’intéresse aussi à la tombe du héros national et va dans les fjords de l’Ouest où il découvre une amitié enfantine et une situation sociale alarmante. La vente des droits de pêche a créé un grand chômage et une émigration intérieure massive vers Reykjavík, dont les alentours se couvrent d’immeubles modernes pour loger les nouveaux arrivants. Sigurdur Oli, lui, s’intéresse plutôt à la jeune femme qui les a appelés.

Le parrain de la drogue, vieux rocker américanisé et proxénète, est enlevé au moment où la police révèle ses relations avec un promoteur immobilier amateur de très jeunes femmes. Pendant ce temps, contre toute déontologie, Sigurdur Oli tombe amoureux de son témoin.

Ce que j'en ai pensé :

Un très bon cru !! J'ai retrouvé avec le plus grand plaisir ce bon vieil Arnaldur et son équipe pour une enquête qui nous emmène, une fois encore, à Reykjavik et dans les fjords, entre nuit boréale et enquête criminelle.

Au-delà de l'enquête, qui navigue dans les milieux interlopes de la drogue, au-delà du rythme si propre aux polars islandais (lent, introspectif, dans trop de rebondissements à la manière des "page-turners"..), l'ambiance prime. C'est une image de l'Islande et de ses marges (ses marginaux), le constat d'une société qui peine à mêler tradition et modernité, qui vit au rythme de l'Europe mais n'en accepte pas tous les codes, qui jongle entre mémoire et course en avant...

Cet opus est aussi un roman de la solitude, de la culpabilité (Erlendur face à ses démons), le roman d'un constat social où personne n'est ni bon ni mauvais, où les personnages évoluent comme ils le peuvent, en transgression, en rébellion, et souvent en apnée.

J'ai pris beaucoup de plaisir avec ce polar (chronologiquement, avant "La cité des jarres") qui permet de mieux comprendre encore les ambivalences de son héros, Erlendur.


31 octobre 2019

Ah, les braves gens ! - Franz BARTELT

Editions du Seuil - Collection Cadre Noir
Parution : 3 octobre 2019
288 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

À Puffigny – un village ou, plutôt, « un gros bourg tellement perdu au fin fond de la France profonde que les cartographes n’ont même jamais vraiment pu le situer avec exactitude » –, les habitants sont renommés pour être tous plus menteurs les uns que les autres. Difficile d’espérer y mener une enquête. C’est pourtant ce que va tenter Julius Dump, un peu rentier, beaucoup écrivain médiocre, parti sur les traces de son père disparu et d’un mystérieux butin. Car toutes les pistes mènent à Puffigny. Mais où exactement ? Et comment trouver des réponses dans un village où chacun semble vivre au jour le jour, le nez en l’air et le verbe éclatant ? Julius n’a peut-être pas tout à fait mis les pieds dans un village de fous, mais ça y ressemble beaucoup. Matière à roman ? Et comment !

Ce que j'en ai pensé :

Ah comme je me réjouissais de retrouver la plume foldingue de Franz Bartelt ! Son humour grinçant, ses influences San-Antonio-esques voire Tontons Flingueurs-esques !! 

Je trépignais depuis "Hôtel du Grand Cerf", j'avais très envie de retrouver un polar qui dézingue les codes du polar, qui joue avec une intrigue qui tient la route (malgré tout !) et des personnages hauts en couleurs !

Et là, rien qu'avec les patronymes absolument improbables qui s'alignent (Polnabébé, Julius Dump, Myrtille Briochard, Bouillanne Lassalle, Zouave Gambier...) le lecteur sait qu'il part ailleurs..au fond de la campagne, au milieu de nulle part, où il ne se passe jamais RIEN !

Pourtant, il y a un drôle de type qui rôde, une jeune femme qui disparait, un tableau très recherché, une folle qui trimballe un landeau, un papi à motocyclette et une cadillac jaune.

C'est drôlatique, ça tient le rythme, c'est aussi très cinématographique et ça se déguste comme une bonne bière (dans ce polar, elle coule à flots !).
Un très bon moment passé entre ces pages et un auteur à suivre !!


Merci à Babelio Masse Critique et aux Editions du Seuil pour leur confiance !

24 octobre 2019

Les veilleurs de Sangomar - Fatou DIOMÉ

Editions Albin Michel
Parution : 21 août 2019
336 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :

Nul ne s'aventure sans appréhension à Sangomar, ce bout de terre inhabitée où, dans la tradition animiste sérère, se rassemblent les djinns et les âmes des défunts. Sur l'île voisine, la jeune Coumba entame un long veuvage, recluse chez sa belle-mère. Elle vient de perdre son mari dans le naufrage du Joola, en 2002, au large du Sénégal.
Dès la nuit tombée, après le cortège des prières rituelles et des visites obligées, Coumba peut enfin faire face à son chagrin, consigner les souvenirs heureux, invoquer les morts. Alors, sa chambre s'ouvre grand aux veilleurs de Sangomar, esprits des ancêtres et des naufragés qui lui racontent leur destin et la mèneront à la rencontre de son « immortel aimé ».
Un grand roman de liberté et d'amour fou, porté par le souffle ensorcelant de Fatou Diome.



Ce que j'en ai pensé :

Ça commence sur un rythme lent, comme si la musique de ce livre attendait le tempo des tams-tams de cette péninsule sénégalaise pour libérer la poésie de la narration...

Sauf que pour moi, ça a presque trop tardé, que je me suis presque agacée de ces injonctions-répétitions qui amènent la litanie du deuil, trouvant que ça alourdissait le texte, la magie du sentiment amoureux, que ça me mettait à distance des personnages.

Je dis bien "presque", parce que selon les chapitres, le rythme change, évoque les femmes soumises au patriarcat, au poids des traditions, parle d'amour et de souvenirs, et que là, je me réjouissais de ce roman.

Je me suis perdue dans le son des tambours, je n'ai pas vibré autant que le pensais. J'ai parfois eu l'impression de ne entendre les voix de Sangomar, d'être submergée par trop de "tropisme".
Même si le sujet me plaisait, j'ai eu l'impression de tourner en vain autour de l'arbre à palabres. 

20 octobre 2019

Le douzième chapitre - Jérome LOUBRY

Editions Le Livre de poche
Parution : 4 septembre 2019
360 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :

Été 1986. David et Samuel ont douze ans. Comme chaque année, ils séjournent en Vendée, au bord de l’océan, dans le centre de vacances appartenant à Vermont Sidérurgie, l’employeur de leurs parents. Ils font la connaissance de Julie, une jeune fille de leur âge, et les trois enfants deviennent inséparables. Mais une ombre plane sur la station balnéaire et les adultes deviennent mystérieux et taciturnes. Puis, alors que la semaine se termine, Julie disparaît.
Trente ans plus tard, David est devenu écrivain, Samuel est son éditeur. Depuis le drame, ils n’ont jamais reparlé de Julie. Un jour, chacun reçoit une enveloppe. À l’intérieur, un manuscrit énigmatique relate les événements de cet été tragique, apportant un tout nouvel éclairage sur l’affaire.

Ce que j'en ai pensé :

La quatrième de couverture m'a accrochée...et puis, j'ai un peu décroché (mais pas totalement). 

Dans un polar, j'aime être surprise (voire horrifiée) mais quand je dois me faire violence pour y croire encore, je lâche l'affaire ! Et n'était-ce la narration, travaillée, intense dans son rythme, je n'aurais peut-être pas fini ce polar dont je devinais déjà les tenants & aboutissants !

Parce qu'effectivement, la narration est tendue, addictive et l'auteur maitrise sa plume (ce qui en soi, est quand même super positif !), mais je me suis agacée de certaines "incohérences" et raccourcis, et j'ai surtout eu l'impression d'avoir, entre ces pages, une lecture de plage, mieux écrite qu'un de BUSSI mais à peine plus cohérente au niveau de l'intrigue..

Next !

6 octobre 2019

Encre sympathique - Patrick MODIANO


Editions Gallimard - Collection La Blanche
parution : 3 octobre 2019
144 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

«Et parmi toutes ces pages blanches et vides, je ne pouvais détacher les yeux de la phrase qui chaque fois me surprenait quand je feuilletais l’agenda : "Si j’avais su…" On aurait dit une voix qui rompait le silence, quelqu’un qui aurait voulu vous faire une confidence, mais y avait renoncé ou n’en avait pas eu le temps.»

Ce que j'en ai pensé :

Retrouver Modiano, c'est accepter de replonger dans les brumes du temps, à la recherche de personnes perdues de vue depuis longtemps et dont on n'est même pas sûr qu'elles aient existé, si tant est que leur nom soit leur véritable identité.

C'est naviguer en somnambule dans un Paris qui n'existe plus, dans un temps révolu où les numéros de téléphone ne comportaient pas encore 10 chiffres, à une époque avant les 30 glorieuses où des passés parfois honteux s'effacent et où des avenirs pleins de promesses se dessinent. La fin d'un monde, le début d'une nouvelle ère, où chaque fois le narrateur s'égare, se raccroche à des bribes de souvenirs, des réminiscences..

L'OBS qualifie Modiano de "maître des horloges", c'est presque définir l'auteur, ses sursauts vers le passé, son écriture parfois elliptique (qu'on ne peut manquer d'associer à ses interventions filmées, bredouillantes, hésitantes, comme à la recherche du mot juste qui donnera son sens à sa pensée).

L'encre sympathique, c'est celle qui écrit les messages secrets, celle qui donne encore à voir, roman après roman, l'auteur, dans sa complexité (puisqu'il évoque ici plusieurs fois 'acte d'écriture), et peut-être dans ses complexes.

Un excellent opus ! J'ai beaucoup aimé !!


Extrait :

"Je crois qu'il est préférable de laisser courir sa plume. Oui, les souvenirs viennent au fil de la plume. Il ne faut pas les forcer, mais écrire en évitant le plus possible les ratures. Et dans le flot ininterrompu des mots et des phrases, quelques détails oubliés ou que vous avez enfouis, on ne sait pourquoi,au fond de votre mémoire remonteront peu à peu à la surface. Surtout ne pas s'interrompre, mais garder l'image d'un skieur qui glisse pour l'éternité sur une piste assez raide, comme le stylo sur une page blanche. Elles viendront après les ratures."

4 octobre 2019

Rhapsodie des oubliés - Sofia AOUINE


Editions de La Martinière
Parution : 29 août 2019
208 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

" Ma rue raconte l'histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s'appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans. "

Abad, treize ans, vit dans le quartier de Barbès, la Goutte d'Or, Paris XVIIIe. C'est l'âge des possibles : la sève coule, le cœur est plein de ronces, l'amour et le sexe torturent la tête. Pour arracher ses désirs au destin, Abad devra briser les règles. À la manière d'un Antoine Doinel, qui veut réaliser ses 400 coups à lui.

Rhapsodie des oubliés raconte sans concession le quotidien d'un quartier et l'odyssée de ses habitants. Derrière les clichés, le crack, les putes, la violence, le désir de vie, l'amour et l'enfance ne sont jamais loin.

Dans une langue explosive, influencée par le roman noir, la littérature naturaliste, le hip-hop et la soul music, Sofia Aouine nous livre un premier roman éblouissant.


Ce que j'en ai pensé :

Il y a chez Abad, un peu du "Momo" décrit par Romain Gary dans "La vie devant soi", mais il y a aussi l'instantané d'un quartier parisien, la Goutte d'Or où cohabitent toutes les immigrations, légales ou non, tous les désespoirs d'une société ni française ni étrangère.

Au travers de ce gamin des rues, franchement porté sur la branlette (il y a des passages savoureux, d'une réalité et d'une fraîcheur..), se dessine le portrait d'un quartier de "recalés", d'Ida la gamine juive sauvée de la Shoah, à Gervaise (-Hello ZOLA -) la pute africaine, des "Barbapapas" (intégristes islamistes auxquels l'auteur via la narration n'accorde aucune circonstance atténuante - le chapitre en mode texto sur les candidats au voyage vers la Syrie est décapant !) à Madame Odette, retraitée-virée de Radio France et qui fait découvrir musique et littérature à ce gosse "de rien"...

C'est Paris, dans ses replis pas bobos, dans sa cruelle réalité, c'est aussi un témoignage émouvant, souvent drôle, parfois sinistrement réaliste qu'offre Sofia Alouine ! une belle plume, un auteur à suivre !
Presque coup de cœur !! 

(Il nous en faut de ces auteurs qui racontent les autres, les musulmans pas rigoristes pas terroristes, qui narrent "l'ensemble" et pas la détestation, qui donnent à voir des êtres humains exactement identiques à nous dans toutes leurs faiblesses, dans tous leurs espoirs..)


"(....)faire semblant que tout va bien, éviter la honte, y revenir un jour, fermer sa gueule même si la rage gronde. Pas chez nous, pas chez toi, homme englouti ici et refusé là-bas."

28 septembre 2019

Les simples - Yannick GRANNEC

Editions Anne Carrière
Parution : 23 août 2019
445 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :

1584, en Provence. L’abbaye de Notre-Dame du Loup est un havre de paix pour la petite communauté de bénédictines qui y mène une existence vouée à Dieu et à soulager les douleurs de Ses enfants. Ces religieuses doivent leur indépendance inhabituelle à la faveur d’un roi, et leur autonomie au don de leur doyenne, soeur Clémence, une herboriste dont certaines préparations de simples sont prisées jusqu’à la Cour.
Le nouvel évêque de Vence, Jean de Solines, compte s’accaparer cette manne financière. Il dépêche deux vicaires dévoués, dont le jeune et sensible Léon, pour inspecter l’abbaye. À charge pour eux d’y trouver matière à scandale ou, à défaut… d’en provoquer un. Mais l’évêque, vite dépassé par ses propres intrigues, va allumer un brasier dont il est loin d’imaginer l’ampleur.
Il aurait dû savoir que, lorsqu’on lui entrouvre la porte, le diable se sent partout chez lui. Évêque, abbesse, soigneuse, rebouteuse, seigneur ou souillon, chacun garde une petite part au Malin. Et personne, personne n’est jamais aussi simple qu’il y paraît.

Ce que j'en ai pensé :

Un couvent et des moniales. Des intrigues de pouvoir. 
Et des herbes qui soignent ou qui tuent.

C'est une plongée au cœur d'un Moyen-Age perclus de superstitions que propose Yannick Grannec, des sœurs de l'Abbaye de Saint-Loup en Provence d'où surgit une source réputée miraculeuse aux manipulation politiques de l’évêché et des seigneurs du cru.

Un roman dense, foisonnant et des personnages peu communs : de Sœur Clémence et sa folie à Gabrielle d'Estéron qui la simule parfaitement pour atteindre son but, d'une louve et de la Malejambe qui trainent dans la forêt à ce codex écrit dans une langue inconnue (le fabuleux manuscrit de Voynich, reconnaissable entre tous et que personne n'a réussi à déchiffrer à ce jour !), ce roman nous plonge dans ce XVIème siècle où Dieu régit la vie des hommes.
 
                      
(clic clic sur l'image pour voir cette étrange écriture)

J'ai beaucoup aimé, même si j'ai cru lâché l'affaire après 300 pages ! C'est peut-être un peu long, mais c'est bon ! Fouillé, documenté, au plus près des "âmes" qui peuplent ces pages, le roman de Yannick Grannec est une excellente lecture ! 

Et c'est amusant (ou pas), j'y ai vu parfois quelques revendications féministes, les luttes de femmes face au déterminisme de la société patriarcale (et en 1584, on est bien loin de nos énervements actuels), j'ai lu quelques "levées de bouclier" contre l'ordre social, c'est avant tout une histoire de femmes, celles qui ont renoncé au monde et celles qui voudraient avoir du pouvoir..

Une bonne surprise pour moi qui ne connaissais pas l'auteur !

25 septembre 2019

Torrentius - Colin THIBERT

Editions Héloïse d'Ormesson
Parution : 22 août 2019
160 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Sous le nom de Torrentius, Johannes van der Beeck, peint les plus extraordinaires natures mortes de son temps et grave sous le manteau des scènes pornographiques qui se monnayent à prix d'or.
Dans l'austère Haarlem du XVIIe, ce provocateur flamboyant, noceur invétéré et fornicateur insatiable fascine autant qu'il dérange. Certains donneraient cher pour le neutraliser. Un bailli zélé mène l'offensive et le traduit en justice. Sous la menace de la torture, le blasphémateur acceptera-t-il de se renier ?

Aussi précis et raffiné que les toiles de ce génie oublié de la peinture flamande, Torrentius est le roman du destin manqué d'un avant-gardiste. Recomposant le tableau de cette existence aussi passionnante que tragique, la plume élégante et savoureusement anachronique de Colin Thibert nous invite à côtoyer cet hédoniste libertaire.

Ce que j'en ai pensé :

Court roman mais grand moment de plaisir ! A peine 160 pages pour faire la connaissance de ce peintre hollandais peu connu, et découvrir ses mœurs pour le moins étonnantes !

Le lecteur ne percera pas le secret de ces lumineuses natures mortes, pourra ne voir que les goûts dispendieux d'un homme qui vit de bonne chair en ces Pays-Bas si pudibonds, prodigue en dépenses somptuaires mais au pinceau fainéant, hâbleur, conteur, trousse-jupons et facteur de gravures licencieuses.

Ledit lecteur pourrait passer à travers l'image d'un homme, certes jouisseur, mais érudit, cultivé, doué, habile en paroles autant que de son art pictural, d'une aventure peu commune qui offre un instantané de la Hollande du XVIIème siècle, et ça serait dommage !

Un beau roman, truculent, gai, mais surtout érudit et fort bien écrit !

21 septembre 2019

L'affaire La Pérouse - Anne-James CHATON

Editions P.O.L
Parution : 4 avril 2019
160 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :


S'il avait étudié la météorologie, 
s'il avait appris la langue Maori, 
s'il avait été moins gourmand, 
s'il avait lu Herman Melville, 
s'il avait suivi des cours de secourisme, 
s'il avait su chanter, 
s’il avait évité les navires battant pavillons anglais,
s'il avait pris au sérieux les menaces de Fletcher Christian, 
s'il avait entrepris une psychothérapie, 

lui et ses équipages seraient rentrés à bon port. 


Ce que j'en ai pensé : 

En montant à l'échafaud, Louis XVI s'inquiétait de ce qui avait pu advenir à l'expédition de La Boussole et L'Astrobale, les deux navires du Comte de La Pérouse partis autour du monde.

24 hypothèses (dont certaines très farfelues) et un roman qui se décline façon exercice de style (on pense à l'Oulipo) avec des listes souvent cocasses dont il faut savourer chaque mot ! 

Que l'hypothèse penche vers les cannibales, l'attaque d'animaux marins extraordinaires, l'intrusion d'un mutin, l'auteur s'amuse et nous aussi ! C'est un drôle de roman (?), c'est aussi un roman drôle !  
Et chaque liste recèle au moins une pépite, il faut donc vraiment les lire, presque à voix haute tant la répétition donne le rythme.

Un roman qui m'a étonnée, fait sourire (rire parfois ), un roman inclassable mais que je suis ravie d'avoir découvert !

Extrait :

"Hypothèse n°13 : le phénomène inexpliqué
Le phénomène inexpliqué est un phénomène que l'on ne peut pas expliquer, mais qui pourrait expliquer la disparition des navires de La Pérouse."

17 septembre 2019

Propriété privée - Julia DECK

Editions de Minuit
Parution : 5 septembre 2019
176 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :

Il était temps de devenir propriétaires. Soucieux de notre empreinte environnementale, nous voulions une construction peu énergivore, bâtie en matériaux durables. Aux confins de la ville se tramaient des écoquartiers. Notre choix s'est porté sur une petite commune en plein essor. Nous étions sûrs de réaliser un bon investissement.

Plusieurs mois avant de déménager, nous avons mesuré nos meubles, découpé des bouts de papier pour les représenter à l'échelle. Sur la table de la cuisine, nous déroulions les plans des architectes, et nous jouions à déplacer la bibliothèque, le canapé, à la recherche des emplacements les plus astucieux. Nous étions impatients de vivre enfin chez nous.

Et peut-être aurions-nous réalisé notre rêve si, une semaine après notre installation, les Lecoq n'avaient emménagé de l'autre côté du mur.

Ce que j'en ai pensé :

Ça parait léger, presque en mode caricature et pourtant, ça grince et ça pique, et ça tourne vite fait au thriller !!

Je ne connaissais pas du tout Julia Deck mais j'aime beaucoup les Editions de Minuit (la faute à Echenoz et Ravey !!) et ce roman file direct dans la bonne case, dans ce petit bout d'étagère que j'aime tant !!

Parce que si le roman commence par le "milieu" de l'histoire (un chat roux à exterminer, et la scie sauteuse fera bien l'affaire après le raticide ! gloups !), il y a ici une galerie de personnages, une photo plein cadre des banlieues écolo-"bobo-isées" avec des couples "super sympas tendance, etc" comme on pourrait en voir dans les magazines !

Avec pourtant, tellement de défauts et de faiblesses, que loin de la caricature on pourrait tous identifier nos voisins (ou nous même !!...). Et quand le réseau collectif de distribution de chaleur saute, que le chat découpé secoue les âmes sensibles, tout éclate, tout part en vrille !

Disparait alors la trop sympathique voisine en micro-short et son labrador pendant que se coule la dalle d'une terrasse (syndrome Dupont de Ligonnès) et les apéros "trop sympas" entre voisins ne sont plus qu'un souvenir !

Excellent ! Subtil et drôle, avec ce côté flou qui entretient le doute (mais qui a tué le chat ? et la voisine ? sûrement pas qui on croit !)..

Je me suis régalée, j'ai trouvé l'intrigue brillante et du coup, j'ai commandé les autres romans de Julia Deck ! (c'est malin !)

12 septembre 2019

Sale gosse - Mathieu PALAIN

Editions de L'Iconoclaste
Parution : 21 août 2019
352 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :

Wilfried naît du mauvais côté de la vie. Sa mère, trop jeune et trop perdue, l’abandonne. Il est placé dans une famille d’accueil aimante. À quinze ans, son monde, c’est le foot. Il grandit balle au pied dans un centre de formation. Mais une colère gronde en lui. Wilfried ne sait pas d’où il vient, ni qui il est. Un jour sa rage explose; il frappe un joueur. Exclusion définitive. Retour à la case départ. Il retrouve les tours de sa cité, et sombre dans la délinquance. C’est là qu’il rencontre Nina, éducatrice de la Protection judiciaire de la jeunesse. Pour elle, chaque jour est une course contre la montre ; il faut sortir ces ados de l’engrenage. Avec Wilfried, un lien particulier se noue.

Ce que j'en ai pensé :

J'ai aimé. J'ai adoré.
J'ai surtout d'abord été circonspecte quand j'ai lu les premiers dialogues en mode racaille de banlieue....mais la narration, le style et l'histoire de Wilfried ont eu vite raison de mes appréhensions.

Voila un premier roman touchant, sincère, qui émeut. 

L'auteur sait restituer les situations difficiles,  le travail des "agents" de la PJJ (Protection judiciaire de la Jeunesse), leur rapport compliqué à la conjugaison des problématiques familiales et sociétales, les enfances fracassées par les drames...

Wilfried est un "sale gosse", de ceux qu'on rejette, de ceux qui ne rentrent pas dans le moule d'une société modélisée, mais il est aussi de ces gamins qu'on voudrait sortir de la dèche, de la banlieue, de la spirale du pire.
Juste un gamin, un petit bout de l'humanité, à sauver du néant, de l'abandon.

Alors, simplement pour ça, pour l'espoir, pour tous les Wilfried en galère (et en colère ?!), en désamour, en abandon, ce roman (presque un témoignage) vaut la peine, parce qu'il ouvre les yeux sur les gamins de rien, sur ceux qui ne savent pas quelle est leur place dans notre drôle de monde !

Un vrai chouette premier roman, sensible et intelligent ! (et ça fonctionne sauf si vous êtes devenu insensible à la misère humaine).


9 septembre 2019

La chaleur - Victor JESTIN

Editions Flammarion
Parution : 28 août 2019
144 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :

« Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger. Il est mort étranglé par les cordes d’une balançoire. » 

Ainsi commence ce court et intense roman qui nous raconte la dernière journée que passe Léonard, 17 ans, dans un camping des Landes écrasé de soleil. Cet acte irréparable, il ne se l’explique pas lui-même. Rester immobile, est-ce pareil que tuer ? Dans la panique, il enterre le corps sur la plage. Et c’est le lendemain, alors qu’il s’attend chaque instant à être découvert, qu’il rencontre une fille.

Ce roman est l’histoire d’un adolescent étranger au monde qui l’entoure, un adolescent qui ne sait pas jouer le jeu, celui de la séduction, de la fête, des vacances, et qui s’oppose, passivement mais de toutes ses forces, à cette injonction au bonheur que déversent les haut-parleurs du camping.


Ce que j'en ai pensé :

Il a la poisse, Léo, du genre bien collante ! Son été au camping ne s'est pas déroulé comme prévu et juste avant le départ, outre ne pas aider un autre ado s'étranglant avec les cordes d'une balançoire, voila qu'il lui prend d'enterrer le corps en douce ! 

Cette fin d'été écrasée de chaleur prend alors un tour inattendu..

Même si j'ai trouvé quelques maladresses (dont celle de rejouer, en moins fort, du Camus alors que je voyais plutôt Sagan...) et quelques longueurs, j'ai trouvé que ce premier roman , dérangeant, un peu bizarre, avait du coffre ! 
C'est un roman captivant qui flirte avec le malaise, qui enroule le lecteur dans cette spirale du déni, du secret. C'est aussi un roman étrange par l'étrangeté de Léo, sa distanciation au monde, son regard posé sur les autres, son rapport à ses congénères.

Un bon premier roman, à l'ambiance malsaine, et un écrivain qu'il faudra suivre !

2 septembre 2019

Le ciel par-dessus le toit - Nathacha APPANAH


Editions Gallimard
Parution : 22 août 2019
128 pages



Ce qu'en dit l'éditeur :


«Sa mère et sa sœur savent que Loup dort en prison, même si le mot juste c’est maison d’arrêt mais qu’est-ce que ça peut faire les mots justes quand il y a des barreaux aux fenêtres, une porte en métal avec œilleton et toutes ces choses qui ne se trouvent qu’entre les murs.

Elles imaginent ce que c’est que de dormir en taule à dix-sept ans mais personne, vraiment, ne peut imaginer les soirs dans ces endroits-là.»

Comme dans le poème de Verlaine auquel le titre fait référence, ce roman griffé de tant d’éclats de noirceur nous transporte pourtant par la grâce de l’écriture de Nathacha Appanah vers une lumière tombée d’un ciel si bleu, si calme, vers cette éternelle douceur qui lie une famille au-delà des drames. 

Ce que j'en ai pensé :

128 pages seulement pour retrouver la plume ô combien poétique de Nathacha APPANAH ! C'est un peu court ! 

et pourtant, ça condense des instantanés de vie, de drames, d'amour et de désamours, de fuites et de renoncements.

Eliette-Phénix, petite fille parfaite modelée à l'image de ce que ses parents souhaitent, jusqu'à ce baiser qui la fait basculer, jusqu'à ses enfants qu'elle aime mais avec lesquels elle marque une distance, comme si l'amour présentait un danger, jusqu'à Paloma sa fille qui prend le large et Loup, l'enfant-bizarre, délinquant, qui fuit le monde en courant comme un forcené. 

Une famille étrange, un peu dysfonctionnelle, des ratés et des incompréhensions, des non-dits qui polluent l'amour, la relation mère-enfant...

Il y aurait de quoi programmer la psychanalyse de ces 3 personnages tant leur psyché est complexe, troublée. 
Mais Nathacha APPANAH nous livre Phénix-Paloma-Loup dans leur côté brut, réussit à instiller de la poésie, de la douceur, et invite à la réflexion : sommes-nous le miroir de nos parents (et de notre enfance) ou son exact contraire ?

Court, étonnant, et BON !

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

                                              Paul VERLAINE