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Kannjawou - Lyonel TROUILLOT

éd Actes Sud - janvier 2016 - 208 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :
Entre le "Kannjawou", un bar où nantis et représentants des forces d’occupation d’Haïti vont faire la fête et la rue de l’Enterrement où, à l’orée de l’âge adulte, quelques jeunes gens déshérités se cherchent un destin, Lyonel Trouillot brosse le portrait d’une humanité en proie à ses illusions ou à ses renoncements face à la confiscation séculaire, en Haïti, du devenir d’une population et de sa culture que ne cesse de nier, sans coup férir, le pragmatisme des stratégies internationales.


Lyonel Trouillot est un romancier et poète haïtien d'expressions créole et française. Il est également journaliste et professeur de littératures française et créole à Port-au-Prince.

Ce que j'en ai pensé :
Entre le reste du monde et le cimetière de Port-au-Prince, il y a le trottoir de 'man Jeanne' où se rencontrent les écorchés de pays, les laissés-pour-compte, ceux dont les rêves ne risquent pas de se réaliser. Les "presque" révolutionnaires, les étudiants à perpétuité, les pilleurs de tombe (parlez-leur de zombies pour voir !), les gamins affamés et quelques vieux désenchantés échangent idées et désillusions, parlent amour et littérature dans un monde qu'ils ne comprennent plus.
J'ai aimé la prose de Lyonel Trouillot, j'ai aimé cette drôle d'histoire de fête qui n'existera jamais autour d'un bar fréquenté surtout par les bénévoles des ONG mais je n'y ai pas trouvé de grand souffle romanesque et je me suis presque ennuyée par moments tant il m'a semblé que manquait toute la violence d'Haïti, sa folie caribéenne. 
Man (maman) Jeanne aurait mérité un roman pour elle toute seule, avec son pissat de chat et ses proverbes, avec sans doute une sorte de folklore attendu (pas de vaudou à l'horizon ?). Le narrateur a éveillé ma curiosité avec ses carnets intimes mais il m'a semblé qu'il restait trop détaché de l'histoire, simple spectateur...
C'est toutefois un roman  agréable à lire et qui m'a donné envie de découvrir d'autres romans de Lyonel Trouillot.    

 

Danser les ombres - Laurent GAUDÉ

éd Actes Sud
256 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :

En ce matin de janvier la jeune Lucine arrive de Jacmel pour régler une affaire familiale à Port-au- Prince. 
Mais, très vite après sa descente du bus dans cette ville où elle a connu les heures glorieuses et sombres des manifestations cinq ans plus tôt, elle sait qu'elle est revenue pour ne plus partir, pour construire ici la vie qui l'attendait. 

Hébergée chez Fessou, dans une ancienne maison close, elle fait la connaissance du maître de maison, le Vieux Tess, et de ses amis et partenaires hebdomadaires de longues parties de dominos : Le Facteur Sénèque, Pabava, Jasmin Lajoie, Boutra. et le docteur Saul, fils d'une domestique et du maître de la maison Kénol, qui soigne les gens mais n'a pas terminé ses études de médecine. 
Dans la cour sous les arbres, dans la douceur de l'amitié et du temps tranquille, quelque chose frémit qui pourrait être le bonheur, qui donne du courage, l'envie d'aimer et d'accomplir son existence. Mais le lendemain la Terre tremble, la ville s'écroule, le sol s'éventre. Que peut-il rester d'espoir et de projets aux rescapés ? 


Laurent GAUDÉ, né en 1972, est l'auteur de près d'une dizaine de romans 
(Prix Goncourt pour La mort du roi Tsongor et Le soleil des Scorta),
d'une douzaine de pièces de théâtre, et de nouvelles
 
Ce que j'en ai pensé :

J'attends toujours chaque nouveau roman de Laurent GAUDÉ avec une impatience et une joie non dissimulées ! Depuis "Le soleil des Scorta", qui m'avait bouleversée, je n'ai raté aucun de ses romans ! j'ai vibré à chacune de ses lignes, me suis laissée emporter par ses histoires, et à chaque fois, je ne suis pas déçue, je vibre à ses mots, j'en ressens la poésie, parfois le lyrisme, je suis chacun des personnages qu'il dépeint...

Ce roman ne déroge pas à la règle ! L'écriture est forte, elle impose son rythme, sa respiration, elle déroule les phrases, les met en suspens, accélère les mots. Elle restitue les vibrations de la terre en colère qui s'ouvre pour laisser sortir les morts, elle s'amuse d'une partie de domino et d'une jolie fille en jupe très courte. 

Les noms des personnages, des lieux cadencent le texte (je ne me lasse pas de "Fessou Verte", le nom du bordel de Port-au-Prince, tenu par le Vieux Tess !). La sarabande est aussi folle que la terre est violente, on ne sait plus qui est mort et qui est vivant tant l'esprit vaudou, de Baron Samedi à Madame Brigitte, s'amuse à mélanger les ombres ! Les personnages s'entrecroisent, se retrouvent et se perdent (Lucine et Nine sa soeur, Pabava, le facteur Sénèque, Firmin "Matrak" l'ex-tonton makoute, Ti Sourire et Emeline, Saul, Lily et Boutra...).

Et au-delà de la catastrophe, des destins contés, j'ai surtout lu une magnifique ode au peuple haïtien, un hommage à ses révoltes, à sa liberté, à son histoire tumultueuse et à son immense courage.

C'est un roman puissant tel une déclaration d'amour ;o)


Extraits :

"Hommes, ce qui est sous vos pieds vit, se réveille, se tord, souffre peut-être, ou s'ébroue. La terre tremble d'un long silence retenu, d'un cri jamais poussé.
Hommes, trente-cinq secondes, c'est un temps infini et vos yeux s'ouvrent autant que les crevasses qui lézardent les routes et les murs des maisons. En ce jour, à cet instant, tous les oiseaux de Port-au-Prince s'envolent en même temps, heureux d'avoir des ailes, sentant que rien ne tiendra plus sous leurs pattes, et que, pour les minutes à venir, l'air est plus solide que le sol."

"Ils l'aiment pour les silhouettes presque inertes qui gisent sur un bord de rue, de tout âge, hommes ou femmes qui n'ont plus de parents, plus de maison et qui, au fond des yeux, ne semblent plus ressentir de douleur parce qu'ils sont trop loin. Ceux-là, qui s'en souviendra ? Ceux-là, ils avancent encore un peu, titubant du choc qu'ils viennent de subir, mais ils ne vivront plus? Lorsque les forces les quitteront, ils s'arrêteront définitivement et mourront sans même gémir. Ceux-là sont les ombres dont l'Histoire est faite, même plus des individus, non, des ombres sans nom, sans passé, qui ne parlent à personne. L'Histoire les avale, les mâche, s'en nourrit, les absorbe sans rien dire (...) et ils s'en vont, sans violence, en tournant le dos, levant un bras au ciel pour saluer ces hommes qui leur ont parlé ou pour dire, juste, en silence : "J'ai été...souvenez-vous, j'ai été...Et tout le monde s'en moquait..."


PS : en ce moment, une expo qui se termine le 15 février au Grand Palais et qui présente toute la richesse de la production artistique sur l'île d'Haïti.