18 septembre 2018

Le paradoxe d'Anderson - Pascal MANOUKIAN


Editions du Seuil - Collection Cadre rouge
Parution :16 août 2018
304 pages 
Finaliste du Prix Landerneau des Lecteurs 2018


Ce qu'en dit l'éditeur :

Plus rien n’est acquis. Plus rien ne protège. Pas même les diplômes.

À 17 ans, Léa ne s’en doute pas encore. À 42 ans, ses parents vont le découvrir. La famille habite dans le nord de l’Oise, où la crise malmène le monde ouvrier. Aline, la mère, travaille dans une fabrique de textile, Christophe, le père, dans une manufacture de bouteilles. Cette année-là, en septembre, coup de tonnerre, les deux usines qui les emploient délocalisent. Ironie du sort, leur fille se prépare à passer le bac, section « économique et social ». Pour protéger Léa et son petit frère, Aline et Christophe vont redoubler d’imagination et faire semblant de vivre comme avant, tout en révisant avec Léa ce qui a fait la grandeur du monde ouvrier et ce qui aujourd’hui le détruit. Comme le paradoxe d’Anderson, par exemple. « C’est quoi, le paradoxe d’Anderson ? » demande Aline. Léa hésite. « Quelque chose qui ne va pas te plaire », prévient-elle. Léon, dit Staline, le grand-père communiste, les avait pourtant alertés : « Les usines ne poussent qu’une fois et n’engraissent que ceux qui les possèdent.»


Ce que j'en ai pensé :

Paradoxe d'Anderson :  paradoxe empirique selon lequel l'acquisition par un étudiant d'un diplôme supérieur à celui de son père ne lui assure pas, nécessairement, une position sociale plus élevée...

Ça c'est pour la théorie économique et sociale.

Parce qu'à peine plongée dans les pages de ce roman, c'est de paradoxe universel dont je pourrais parler, celui qui assujettit et asservit les pauvres pour que les riches le soient encore plus. Ce "nouveau monde" qui laisse de côté les plus fragiles, ceux qui s'esquintent sur des machines pour payer leur loyer, faire rêver leurs gosses, et se retrouvent endettés, parfois à la rue, parce que le patron qui les emploie veut produire moins cher ailleurs.

Loin de moi l'idée de mêler la politique à l'affaire, je laisse ça aux autres, mais ce roman donne envie de se réveiller, de faire "bouger les lignes"...

D'autant que l'auteur nous plonge dans une réalité qui nous épargne le pathos, donne corps  à des personnages qui pourraient être vous et moi (ouvrier ou non), et remue quelques principes de bon sens que tout le monde semble oublier aujourd'hui !

J'ai criblé ce roman de "post-it" (je les ai choisis de couleur rose, ils auraient pu être gris orage...voir ci-dessous..) , j'ai trouvé ici une résonance à mes inquiétudes face à un monde qui fout le camp, j'ai ressenti la tristesse (et aussi l'espoir malgré cette fin que je n'attendais pas)?
J'ai trouvé que ce roman était âpre, presque cruel, plus fort que Les échoués, j'ai eu quelques larmes, j'ai été touchée...

Si vous voulez du "feel good" (yerk !), passez votre chemin ! Là, c'est du brut de vie, c'est ce que vivent certains de nos contemporains, c'est salutaire parce que "Bonnie et Tide" ne renoncent pas, parce que, sans tomber dans le "bleu-blanc-rouge" ultra-nationaliste, il reste des gens qui croient encore en l'humain et ne cherche pas du côté de Marine Hitler des solutions à leur désarroi !!

Une belle lecture, une leçon de vie, une autre manière de voir notre monde...indispensable pour créer le futur de nos enfants !

(lu dans le cadre du Prix Landerneau des Lecteurs 2018)


Extraits :


"Les permanences du parti sont autant de salles de shoot, où à l'abri des murs et des slogans on autorise ce qui est interdit : la haine de l'autre, le racisme, le négationnisme. Le plus noir de l'homme est repeint en bleu marine, un camouflage grossier. On n'est plus facho mais patriote, plus raciste mais pour la préférence nationale, plus antisémite mais contre les forces de l'argent." 

"Depuis la grève et le licenciement d'Aline, Christophe n'y croit plus , ni à lui ni aux autres, et à leurs promesses d'un monde meilleur. Dieu, Karl Marx, Mark Zuckenberg se moquent bien d'eux. (...)  ils accumulent plus d’argent que les gouvernements, plus d'informations que les services de renseignements réunis, se moquent des frontières et des impôts, surpassent le pouvoir des États et multiplient les réseaux comme Jésus multipliait les pains, prêchant la même parole : "Likez-vous les uns les autres", mais en réalité ils émiettent les droits les plus élémentaires, dévalisent les vies privées et préparent une société à leur main où tout le monde sera transparent."

16 septembre 2018

Manuel de survie à l'usage des jeunes filles - Mick KITSON

Editions Métailié - Bibliothèque écossaise
Parution : 30 août 2018
Titre original : Sal
Traduction : Céline Schwaller
240 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Que font deux gamines en plein hiver dans une des plus sauvages forêts des Highlands, à des kilomètres de la première ville ?

Sal a préparé leur fuite pendant plus d’un an, acheté une boussole, un couteau de chasse et une trousse de premiers secours sur Amazon, étudié le Guide de survie des forces spéciales et fait des recherches sur YouTube. Elle sait construire un abri et allumer un feu, chasser à la carabine. Elle est capable de tout pour protéger Peppa, sa petite sœur.

Dans le silence et la beauté absolue des Highlands, Sal raconte, elle parle de leur mère désarmée devant la vie, de Robert le salaud, de la tendresse de la sorcière attirée par l’odeur du feu de bois, mais surtout de son amour extraordinaire pour cette sœur rigolote qui aime les gros mots et faire la course avec les lapins.

Un premier roman passionnant et tendre, qui parle de survie, de rédemption, et des vertus régénérantes de la nature. Une vraie réussite.

Ce que j'en ai pensé :

Salt'n Peppa sont dans une galère, Sal tue son beau-père lubrique et embarque Peppa dans la forêt en mode survie ! 
Un abri, un feu, quelques provisions et quelques angoisses. Jusqu'à la rencontre avec Ingrid, ex-toubib, exfiltrée de RDA, soixante-quinze ans et qui a sa hutte pas très loin de celle des deux sœurs et va leur apporter son soutien et les aider à "extraire" leur mère, Claire, du centre de désintox où elle est internée.

C'est un roman tout en âpreté mais aussi tout en douceur, où les filles (les 2 ados en mode survie et Ingrid qui a fait un choix de vie) ont la part belle (les mecs sont des alcoolos, pervers, des assholes dans toute leur médiocrité), où résilience et pardon mènent la danse.

C'est un roman lumineux et plein d'espoir, qui donne à croire qu'un futur est possible quand tout se ligue contre vous (la société dans ses pires états, la nature hostile, le froid et la peur), avec deux gamines soudées, solidaires, empathiques. 

C'est un roman dont le rythme emporte, au fil des émotions et des expériences de Sal, l’aînée. Treize ans et une maturité admirable, un sens de l'à-propos, un sang-froid incroyable ! Une de ces héroïnes qui restent en mémoire ! 

C'est un roman tout en sensibilité et en délicatesse malgré le postulat de départ (et que Sal déroule au compte-gouttes), un roman nature-writing avec suffisamment de tension et des personnages attachants ! Ici, pas de post-apocalypse comme dans le roman de Jean HEGLAND mais une situation borderline où la nature répare les bobos du corps et les âmes.

14 septembre 2018

Ecoute - Boris RAZON

Editions Stock - Collection La bleue
Parution : 22 août 2018
350 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :

« – T’es où
– T ou
– Tu fais quoi ? »

Vincent Lemasson est là, à l’intérieur d’une camionnette banalisée. Pour parer à la menace terroriste, l’officier de police surveille l’avenue des Gobelins dans cet univers confiné. Il intercepte tous les messages échangés dans son périmètre. Submergé par une vague d’emojis, de photos érotiques, de textes qu’il ne comprend pas, il se sent seul, dérouté.
En face, devant la boutique d’appareils photo anciens, un homme attire son attention ; un homme sans connexion, qui n’émet rien. Le suspect entre dans le magasin. Il en sort, lesté d’un lourd boîtier. Vincent ne peut plus le quitter des yeux.


Ce que j'en ai pensé :

La narration ne se limite, heureusement pas, à la restitution des écoutes de Vincent Lemasson qui traque, via les textos, les appels , Snapchat, depuis sa camionnette-sous-marin postée dans une rue de Paris et qu'on sent vite noyé dans la multitude de vies qui passent à portée de ses écouteurs.

On croise Crospito, qui cherche dans tout Paris l'appareil photo de Victor le Roumain qui l'immortalisait sur la pellicule argentique tous les 7 ans. Il se murmure qu'il pourrait être "Le Morse", métalleux à la carrure d'haltérophile alimentant la légende du hard-rock et qui va attirer tout un tas de fans gothiques sur l'avenue des Gobelins. Pourtant Crospito semble n'être qu'un type un peu étrange qui a étudié la population marrane du Portugal et Fernando Pessoa...

On suit aussi les errances de Miguel Tuschinsky, avocat mexicain mandaté par un baron de la drogue, Herman "El Flaco" Bachman qui veut devenir une femme et que des cerbères poursuivent jusqu'à Paris.

Etrange ? Sans lien aucun que cette avenue parisienne ? Pourtant, non ! C'est un roman complexe sur l'identité que livre Boris Razon : celles, fugitives, qui gravitent autour de lui et livrent des instantanés de leurs vies (et révèlent la vacuité des échanges, le désir de retenir l'attention et l'amour) mais aussi celles qu'on voudrait changer, pour devenir quelqu'un d'autre, pour se cacher des autres ou de soi.
Le roman questionne sur qui est-on, que veut-on révéler de soi, jusqu'où peut-on se livrer aux autres et pour leur montrer quoi de notre propre personne ?
Chacun des personnages semble interroger l'autre en miroir.

J'ai été assez vite emportée par cette lecture qui met en perspective nos moyens de communiquer à l'aune de la multiplication des réseaux.

Merci à Valentine des Editions Stock pour cette découverte !

12 septembre 2018

La vraie vie - Adeline DIEUDONNÉ


Editions de l'Iconoclaste
Parution : 29 août 2018
265 pages
Prix du Roman FNAC 2018
(en lice pour les Prix Goncourt et le Renaudot 2018 )


Ce qu'en dit l'éditeur :

Un roman initiatique drôle et acide. Le manuel de survie d'une guerrière en milieu hostile. La fureur de vivre.
Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.


 Ce que j'en ai pensé :

En plein dans le cœur ! 

Coup de foudre absolu pour ce fascinant premier (!!!) roman d'une maîtrise incroyable, à l'histoire qui oscille entre tendresse et violence, qui déroule une rage libératrice et offre une héroïne parfaite, toute en féminité et en énergie !

Je suis bien embêtée, je ne sais quels mots utiliser pour rendre compte de cette lecture qui m'a emportée, qui a tout dévoré. 

Il y a une telle énergie dans ce roman, une narration tellement bien choisie, un rythme parfaitement maîtrisé, une tension parfaite, qu'on pourrait ne pas croire qu'il s'agit d'un premier roman et que les quelques jurys de prix littéraires d'automne ont inclus ce bijou dans leurs listes de chouchous !

J'ai connu presque tout le spectre des émotions à cette lecture, j'ai adoré cette gamine (dont on ne connaîtra pas le prénom) qui lutte pour voir renaître sur le visage de son petit frère les sourires émerveillés de l'enfance, malgré le marchand de glace qui finit avec la tronche en steak haché, malgré le "Monstre" (ce père dingue de chasse, de télé et de whisky), malgré "l'amibe aux cheveux mous" (cette mère soumise qui ne couine qu'à peine quand le père de famille la bat), malgré toute cette ambiance qui serait tellement glauque si l'auteur n'avait pas cette plume fluide, légère, pleine d'espoir qui conte la construction d'une jeune fille, sa découverte de la féminité, sa capacité (inouïe) de résilience.

C'est fort, c'est intense, c'est encore beaucoup plus tant ça transporte ! 
Amélie Nothomb, pendant La grande librairie, disait qu'il s'agissait d'une guerre ! Sans aucun doute ! 
C'est un vrai combat que mène cette ado en devenir qui lutte toute seule pour le bonheur, qui grandit trop vite (mais très bien !) dans une solitude émotionnelle au sein d'une famille bancale...

Le meilleur de la rentrée littéraire d'automne à ce jour (selon moi !). 

11 septembre 2018

Le coeur converti - Stefan HERTMANS


Editions Gallimard
Parution : 23 août 2018
Titre original : De bekeerlinge
Traduction :  Isabelle Rosselin
368 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Lorsque Stefan Hertmans apprend que Monieux, le petit village provençal où il a élu domicile, a été le théâtre d’un pogrom il y a mille ans et qu’un trésor y serait caché, il part à la recherche d’indices. Une lettre de recommandation découverte dans une synagogue du Caire le met sur la trace d’une jeune noble normande qui, à la fin du onzième siècle, convertie par amour pour un fils de rabbin, aurait trouvé refuge à Monieux.
La belle Vigdis est tombée amoureuse de David, étudiant à la yeshiva de Rouen. Au péril de sa vie, elle le suit dans le Sud, commence à prier son dieu et devient Hamoutal. Son père ayant promis une forte somme à qui la ramènerait, des chevaliers se lancent à sa poursuite. Puis les croisés, de plus en plus nombreux sur le chemin de Jérusalem, semant mort et destruction dans leur sillage, s’intéressent à cette femme aux yeux bleus.
C’est le début d’un conte passionnant et d’une reconstruction littéraire grandiose du Moyen Âge. S’appuyant sur des faits et des sources authentiques, cette histoire d’amour tragique, menée comme une enquête, entraîne le lecteur dans un univers chaotique, un monde en pleine mutation. Stefan Hertmans nous offre aussi un roman contemporain, celui d’une femme en exil que guide l’espoir.


Ce que j'en ai pensé :

J'ai d'abord été séduite par le résumé : une histoire médiévale, un trésor, et Narbonne en décor.

J'ai lutté, page après page.

J'ai lâché l'affaire. 

Ça n'a pas fonctionné, j'ai aimé tous les passages relatifs au périple de David et Vigdis entre Normandie et Provence, leurs nouvelles vies.

Je n'ai pas aimé les interventions de l'auteur, en tant que personnage auxiliaire qui fait des recherches sur les protagonistes de son roman. 
J'ai eu parfois l'impression que l'auteur prenait la place de son héroïne, se glissait malencontreusement dans cette histoire où il n'avait rien à faire et que, du coup, ça cassait le rythme de la narration...

La frontière entre le roman historique, le document, les pointes d'autobiographie de l'auteur (même mises en relation avec l'endroit où ont vécu David et Vigdis), trop floue, mélangeant malheureusement les genres, a eu raison de mon intérêt.

A tel point que je n'ai pas eu envie de découvrir de quel trésor pouvait bien parler la 4ème de couv'.....  

8 septembre 2018

Les grandes marées - Jim LYNCH

Editions Gallmeister - Collection Totem
Parution : 4 janvier 2018
Traduction : Jean Esch
288 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Une nuit, Miles O’Malley, treize ans, se faufile hors de chez lui pour aller explorer les étendues du Puget Sound à marée basse. Il fait une découverte qui lui vaut une célébrité locale. Certains se demandent quand même si cet adolescent imaginatif n’est pas un affabulateur ou... peut-être même davantage ? En fait, Miles est surtout un gosse qui s’apprête à grandir, assionné par l'océan, amouraché de la fille d’à côté et inquiet à l’idée que ses parents divorcent. Alors que la mer continue à abandonner des présents issus de ses profondeurs mystérieuses, Miles se débat avec la difficulté d’entrer dans le monde des adultes.

Ce que j'en ai pensé :

"Houle sentimentale, marée basse pas banale". 

On rencontre de drôles de trucs sur cette côte  ouest des Etats-Unis, des céphalopodes préhistoriques (ou presque), des poissons qu'on croyait disparus depuis longtemps et de espèces invasives qui pourraient bien ruiner tout le littoral.

C'est Miles, presque 14 ans, qui découvre toutes ces bestioles bizarres en trainant dehors à marée basse, qui est amoureux de son ex-baby-sitter, qui récolte des palourdes et des étoiles de mer pour se faire un peu d'argent de poche, qui traîne comme un boulet son pote Phelps porté sur le sexe et sur les Kent à fumer en cachette, qui se préoccupe de l'état de santé de sa vieille voisine rongée par Parkinson et qui se rend compte que ses parents risquent bien de divorcer assez vite...

C'est un gamin presque aussi bizarre que les créatures qui échouent sur ce coin de littoral, mais un gamin tellement attachant qu'il donne à ce roman tout son relief !
Un gamin qui fait son apprentissage du monde adulte (l'amour, le désamour, la découverte du sexe, l'impression de devenir "grand" en devenant "important"...) et qui finalement, témoigne d'une maturité étonnante, d'une profondeur de vue peu ordinaire !

Ça pourrait être un manifeste écologiste, presque un conte, c'est finalement un peu plus que ça ! Parce que Miles est un petit bonhomme peu ordinaire qui se préoccupe autant des vieilles dames que du jeune plancton, parce que Miles qui, au début du roman désespère son père qui voudrait bien qu'il grandisse un peu (en taille), finit par en remontrer aux adultes (et à prendre quelques centimètres sur la toise !!).

Un roman parfait, au style équilibré et fluide, qui s'autorise quelques touches d'humour et invite à la réflexion (que faisons-nous de  notre environnement naturel ? ) et qui offre un héros atypique infiniment sympathique et bienveillant !

What else ?

6 septembre 2018

La révolte - Clara DUPONT-MONOD

Editions Stock - collection La bleue
Parution : 22 août 2018
240 pages
(en lice pour le Goncourt 2018)

Ce qu'en dit l'éditeur :

« Sa robe caresse le sol. À cet instant, nous sommes comme les pierres des voûtes, immobiles et sans souffle. Mais ce qui raidit mes frères, ce n’est pas l’indifférence, car ils sont habitués à ne pas être regardés ; ni non plus la solennité de l’entretien – tout ce qui touche à Aliénor est solennel. Non, ce qui nous fige, à cet instant-là, c’est sa voix. Car c’est d’une voix douce, pleine de menaces, que ma mère ordonne d’aller renverser notre père. »
Aliénor d’Aquitaine racontée par son fils Richard Coeur de Lion.

Richard Cœur de Lion

Ce que j'en ai pensé :

J'avais tant aimé Le roi disait que j'étais diable que je me réjouissais de lire un autre roman sur Aliénor narré par Clara Dupont-Monod ! 
Je n'ai pas été déçue ! Quelle narration intense !
Cette fois, c'est la voix de Richard Coeur de Lion qui raconte sa mère, Aliénor, les combats qui l'opposent à Henri II d'Angleterre, "Le Plantagenêt". 

C'est une nouvelle fois avec un plaisir intact que j'ai retrouvé Clara et Aliénor, comme si elles étaient indissociables, comme deux amies. Même si l'auteur prend quelques libertés avec l'histoire, elle restitue à coup de phrases, parfois sèches, la tension qui habite l'Occident médiéval et les conflits de territoires et de pouvoir.

C'est une pure héroïne dont il s'agit, de celles qui font l'admiration, menant les hommes dans le sens de son combat, de ses convictions. Stratège et manipulatrice,  parfois fine, parfois guidée par la colère, amoureuse du beau verbe, et finalement si proche de Richard obligé de la trahir...

Le rythme s'accélère...presque trop.

Mais...c'est ce que j'attendais de cet opus, une accélération, un "entrain", quelque chose qui montre l'urgence, l'importance de vivre vite ! Avec de tels personnages, avec la frénésie d'un monde médiéval qui change si rapidement, il ne pouvait en être autrement !

"Les peuples qui ne retiendront qu'un seul livre deviendront fous. Ils psalmodieront des phrases comme les ânes mâchent de l'herbe."

Merci à Valentine et aux éditions Stock pour cette fascinante lecture !

5 septembre 2018

Dix-sept ans - Eric FOTTORINO

Editions Gallimard
Parution : 16 août 2018
272 pages
(en lice pour le Goncourt 2018)


Ce qu'en dit l'éditeur :

«Lina n’était jamais vraiment là. Tout se passait dans son regard. J’en connaissais les nuances, les reflets, les défaites. Une ombre passait dans ses yeux, une ombre dure qui fanait son visage. Elle était là mais elle était loin. Je ne comprenais pas ces sautes d’humeur, ces sautes d’amour.» 

Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle dans toute son humanité et son obstination à vivre libre, bien qu’à jamais blessée.
 
Une trentaine d’années après Rochelle, Éric Fottorino apporte la pièce manquante de sa quête identitaire. À travers le portrait solaire et douloureux d’une mère inconnue, l’auteur de Korsakov et de L’homme qui m’aimait tout bas donne ici le plus personnel de ses romans. 

Ce que j'en ai pensé :

Après l'annonce bouleversante de Lina qui révèle l'abandon forcé de la petite sœur de l'auteur-narrateur, celui-ci part à la recherche de la jeunesse de cette mère, dans les rues du vieux Nice.

Il y aurait presque un accent modianesque dans cette recherche du temps perdu. 
Mais il y a aussi beaucoup de nostalgie teintée de ce drôle de sentiment d'abandon que ressent le narrateur, un peu comme si la distance que sa mère a pu instaurer (dans son effroi de l'abandon de son autre enfant) provoquait chez lui une culpabilité, l'impression d'avoir été lui aussi abandonné (non désiré ?).

C'est un "faux" roman qui a bien souvent des allures d'autobiographie, ou d'auto-fiction.
C'est un bon livre, qui se lit avec plaisir, qui flirte pourtant bien souvent avec la tristesse (parfois avec une sorte de ressentiment envers cette mère coupable de son époque où les jeunes mamans célibataires étaient la honte de leurs familles...).

Je ne saurais dire si j'ai aimé ou pas, tant les beaux passages, empreints de délicatesse, ont pour moi alterné avec quelques pages plus ternes qui m'ont un brin ennuyée.
Belle plume, sujet douloureux, sans doute trop personnel, et qui aurait gagné à être traité de façon plus enlevée, moins sur les réminiscences douloureuses...

3 septembre 2018

Pike - Benjamin WHITMER

Editions Gallmeister - Collection Totem
Parution : 3 janvier 2017
Traduction : Jacques Mailhos
288 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :
  
Douglas Pike n’est plus le truand d’autrefois. De retour dans sa ville natale des Appalaches proche de Cincinnati, il vit de petits boulots et tente de combattre ses démons du mieux qu’il peut. Jusqu'au jour où il apprend que sa fille, depuis longtemps perdue de vue, vient de mourir d’une overdose. Et où il découvre par la même occasion l'existence de sa petite-fille âgée de douze ans. Tandis que la gamine et lui tentent de s’apprivoiser, un flic brutal et véreux commence à manifester un intérêt malsain pour la fillette.
 
Ce roman est en cours d’adaptation par le réalisateur Olivier Marchal (36 quai des OrfèvresLes LyonnaisBraquo…).

Ce que j'en ai pensé :

Voila un polar urbain bien trash, à l'écriture acérée et à la narration impeccable ! 

Des bas-fonds de Cincinnati, au milieu des junkies et des putes, Pike (lui-même pas tout à fait irréprochable, plutôt anti-héros que modèle de vertu) va mener l'enquête sur la mort de sa fille qu'il trouve suspecte. On croise ici un sacré nombre de figures interlopes, aux mœurs douteuses et à la violence exacerbée.

Ça sent la crasse et le sexe, la misère et la peur. 

Ni remords, ni regrets, les morts tombent comme des mouches et les coups pleuvent.
Même la gamine n'est pas piquée des vers, langage ordurier et réparties cinglantes à l'appui d'une personnalité peu ordinaire ! Les dialogues, en plus d'être crus, sont surtout très "croustillants", comme une pointe d'humour (bien noir décapant) bien sentie !

Un polar qui envoie du bois, qui secoue, qui prend aux tripes tant la noirceur est profonde, tant la réalité est rude, tant l'écriture est travaillée ! Un style qui par-delà la violence résonne de manière étrangement poétique...
Du noir très très noir, comme j'adore !!

Un auteur qu'il va me falloir suivre parce que là, j'ai été scotchée ! 

(NB, c'était mon 800ème billet sur ce blog ! )

1 septembre 2018

Avec toutes mes sympathies - Olivia de LAMBERTERIE


Editions Stock -Collection La bleue
Parution : 22 août 2018
256 pages


Ce qu'en dit l'éditeur :

Les mots des autres m’ont nourrie, portée, infusé leur énergie et leurs émotions. Jusqu’à la mort de mon frère, le 14 octobre 2015 à Montréal, je ne voyais pas la nécessité d’écrire. Le suicide d’Alex m’a transpercée de chagrin, m’a mise aussi dans une colère folle. Parce qu’un suicide, c’est la double peine, la violence de la disparition génère un silence gêné qui prend toute la place, empêchant même de se souvenir des jours heureux.
Moi, je ne voulais pas me taire.
Alex était un être flamboyant, il a eu une existence belle, pleine, passionnante, aimante et aimée. Il s’est battu contre la mélancolie, elle a gagné. Raconter son courage, dire le bonheur que j’ai eu de l’avoir comme frère, m’a semblé vital. Je ne voulais ni faire mon deuil ni céder à la désolation. Je désirais inventer une manière joyeuse d’être triste.
Les morts peuvent nous rendre plus libres, plus vivants. »


Ce que j'en ai pensé :

Il y a tant de pudeur dans ce livre, et tant de joie aussi ! 
Olivia de Lamberterie nous plonge dans les abysses du deuil et sert pourtant un livre lumineux sur la fraternité et l'amour !

Parce qu'il n'y a, entre ces pages, aucune tristesse, mais seulement la volonté de retenir des instants de bonheur, des éclairs de tendresse et surtout une profonde admiration envers ce frère disparu trop tôt et qui laissent ses proches dans l’incompréhension de son geste. 

Ce sont des confidences chuchotées, dans lesquelles pointe parfois l'humour, et qui révèlent une femme bienveillante mais forte, marquée mais courageuse. Des confidences intimes qui réveillent des souvenirs, qui éveillent la compassion.

J'avoue avoir craint trop d'intimité, une impudeur dévoilée pour servir l'écriture, mais c'est tout le contraire !  

Un roman-témoignage, un roman-hommage, empreint de douceur ! 
J'ai beaucoup aimé !

Merci à Valentine et aux Editions Stock pour m'avoir permis cette lecture en avant-première !

30 août 2018

Concours pour le Paradis - Clélia RENUCCI


Editions Albin Michel
Parution : 22 août 2018
272 pages

Ce qu'en dit l'éditeur :


Dans le décor spectaculaire de la Venise renaissante, l’immense toile du Paradis devient un personnage vivant, opposant le génie de Véronèse, du Tintoret et des plus grands maîtres de la ville. Entre rivalités artistiques, trahisons familiales, déchirements politiques, Clélia Renucci fait revivre dans ce premier roman le prodige de la création, ses vertiges et ses drames.

Ce que j'en ai pensé :

Venise a sorti ses masques, ceux du pouvoir, de la trahison, des rivalités politiques et des chamailleries entre artistes. Nul besoin d'attendre le Carnaval pour entrer dans la danse qui oppose le Tintoret à Véronèse, vieillissant et charmeur, plus porté sur les courtisanes et les bals que sur son travail artistique.
L'un deux va gagner le concours mis en place par le dogat pour réaliser une grande fresque pour la salle du Conseil, l'autre va le finaliser.

C'est une plongée étourdissante dans la Venise du XVIème que propose l'auteur : Venise resplendissante de son pouvoir, face à Rome, face au reste du monde, dans une Italie qui invente la "Renaissance" et où les peintres rivalisent de créativité pour révéler beauté et violence d'un monde qui change.

C'est aussi un roman qui change d'échelle, passant des intrigues d'une Venise tourmentée et perverse aux hommes qui la peuplent, s'arrêtant avec délicatesse sur les atermoiements amoureux des personnages, sur leur condition au sein d'une société ultra-codifiée. Les dialogues sont ponctués d'une touche de modernité qui les sert, apportant une vivacité bienvenue !

Une très chouette lecture, addictive et surtout très bien documentée, à l'écriture joyeuse et énergique !
Pour un premier roman, c'est un coup de maître !

28 août 2018

Frère d'âme - David DIOP

Editions du Seuil - collection Cadre rouge
Parution : 16 août 2018
176 pages
(en lice pour le Goncourt 2018)


Ce qu'en dit l'éditeur :

Un matin de la Grande Guerre, le capitaine Armand siffle l’attaque contre l’ennemi allemand. Les soldats s’élancent. Dans leurs rangs, Alfa Ndiaye et Mademba Diop, deux tirailleurs sénégalais parmi tous ceux qui se battent alors sous le drapeau français. Quelques mètres après avoir jailli de la tranchée, Mademba tombe, blessé à mort, sous les yeux d’Alfa, son ami d’enfance, son plus que frère. Alfa se retrouve seul dans la folie du grand massacre, sa raison s’enfuit. Lui, le paysan d’Afrique, va distribuer la mort sur cette terre sans nom. Détaché de tout, y compris de lui-même, il répand sa propre violence, sème l’effroi. Au point d’effrayer ses camarades. Son évacuation à l’Arrière est le prélude à une remémoration de son passé en Afrique, tout un monde à la fois perdu et ressuscité dont la convocation fait figure d’ultime et splendide résistance à la première boucherie de l’ère moderne.


Ce que j'en ai pensé :

Asseyez-vous à l'ombre de l'arbre à palabres et écoutez la drôle d'histoire que conte David Diop.

L'histoire d'un tirailleur sénégalais enrôlé pour combattre dans les tranchées contre "l'ennemi aux yeux bleus" qui a ôté la vie à son meilleur ami et qui tout à coup se met à dérailler, à couper des mains et à les conserver comme des trophées.

L'histoire d'un gamin africain, grandi au milieu des manguiers, d'un père qui vieillit d'un coup quand la mère disparait, et qui commence à entendre des voix quand son ami meurt sous ses yeux, toutes entrailles dehors.

A la manière d'un griot, Alfa raconte son enfance sénégalaise, confie le traumatisme de la guerre, l'horreur de la mitraille et des obus qui tombent, parle d'amour aussi alors que lui, le "sorcier-soldat" ne respire plus que l'odeur de la mort.

A la manière d'un griot, l'auteur donne du rythme à son roman, en psalmodies, en phrases répétées presque comme des mantras, entraînant la lecture page après page dans une histoire touchante et douloureuse.

J'ai beaucoup aimé !!

26 août 2018

Simple - Julie ESTEVE

Editions Stock - Collection La Bleue
Parution : 22 août 2018
208  pages



Ce qu'en dit l'éditeur :


On ne l’appelle jamais Antoine Orsini dans ce village perché au cœur des montagnes corses mais le baoul, l’idiot du coin. À la marge, bizarre, farceur, sorcier, bouc émissaire, Antoine parle à sa chaise, lui raconte son histoire, celles des autres, et son lien ambigu avec Florence Biancarelli, une gamine de seize ans retrouvée morte au milieu des pins et des années 80.
Qui est coupable ?
On plonge à pic dans la poésie, le monde et la langue singulière d’un homme simple, jusqu’à la cruelle vérité. 

Ce que j'en ai pensé :

Le baoul, le gogol, n'a pas commencé sa vie sous les meilleurs auspices : sa mère est morte en lui donnant naissance et il devient vite la tête de turc de ce village corse, d'autant plus quand on retrouve le cadavre de Florence, enceinte jusqu'au cou.

Pourtant, il a tout de la bonne pâte ce simplet corse ! Il aime les gens, il aime la nature et les arbres, et sauf quelques fantaisies (téléphoner à la terre entière depuis la cabine du village et croire que Magic, son dictaphone, ou la chaise en plastique fendue, sont ses amis) et quelques coups de sang, c'est un bon gars.

Parce qu'en plus, tout bêta qu'il est, il a ce regard distancié sur ce qui l'entoure, tout benêt qu’il est, il a compris les règles sociales, s'en accommode, module et ...réfléchit !

Et on s'attache à cet Antoine, bousculé par la vie et qui nous conte son bout de vie entre tendresse et cruauté, entre fous rires et gros chagrins.

J'avais tant aimé Moro-Sphinx, j'attendais beaucoup du deuxième roman, et mine de rien, je suis toujours aussi enchantée !

Merci à Valentine et aux Editions Stock pour cette lecture en avant-première !